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Cali, succursale du Ciel…

Loin de l'image convenue de l'Eldorado, étrangère à l'exotisme alnéaire, Cali n'est pas à proprement parler une destination touristique. Pourtant, le Grupo Niche, orchestre de salsa local emblématique, l'a consacrée "Succursale du Ciel" dans le célèbrissime refrain de Cali Pachanguero : "París, la Ciudad Luz, Nueva York Capital del mundo, y Cali del Cielo la sucursal…"

Il faut dire qu'à 1 100 mètres d'altitude, Cali jouit d'un climat idéal (29° toute l'année) et que si la ville elle-même ne présente pas de charme particulier, elle offre au visiteur des ambiances qui ne s'oublient pas.

C'est d'abord la musique, en général. Partout. Dans les boutiques, dans les restaurants, dans les bus, dans la rue. Des rythmes qui ne vous abandonnent jamais, depuis le petit matin jusqu'au… petit matin. La salsa en particulier. Pas cette salsa ronflante et rutilante à la New-Yorkaise, ni celle, torride et exubérante, des Caraïbes. Mais la salsa Caleña, aux sonorités fines et sucrées, qui, telle l'aguardiente, boisson nationale, semble d'abord inoffensive, et qui, traîtresse, épuise au fil du temps le visiteur qui s'est laissé aller à ce chant des sirènes du Nouveau Monde.

D'ailleurs, Cali, c'est aussi l'écrin des plus beaux joyaux du pays des émeraudes. De Bogotá à Medellín, ou de Cartagena à Popayán, les colombiens, d'un chauvinisme pourtant extrême, affirment en effet que les Caleñas sont les plus belles femmes de Colombie. Et s'empressent d'ajouter que les colombiennes sont les plus belles femmes du monde…

Cali, c'est enfin la plus étonnante feria du monde, celle où fête et toros s'épousent dans le plus harmonieux et le plus fou des mariages. L'explosion de joie d'une fin d'année pendant laquelle Cali ne s'endort jamais…

 

 

La plaza et l'école taurine

La plaza de Cañaveralejo, d'une capacité de 17 000 spectateurs, date de 1957. La construction en béton de "La Copa de Champán" (c'est sa forme et son surnom) avait suscité force polémiques, notamment quant à sa solidité. Pour prouver la résistance de l'édifice aux incrédules, l'architecte décida, la veille de l'inauguration, d'installer à la place de chaque spectateur un bidon de 200 litres d'eau… Non seulement l'expérience fut probante mais de plus, les arènes ont depuis résisté à de nombreuses secousses telluriques, hélas fréquentes dans la région, ainsi qu'à de multiples broncas et à des retentissants triomphes.

La Plaza emploie quarante personnes à temps plein, qui s'occupent de la maintenance des équipements (arène, école taurine, dépendances, corrales) et de la gestion des abonnements, en vente dès le mois de février pour le mois de décembre suivant. Elle est gérée de façon totalement bénévole par une commission de personnalités locales. C'est d'ailleurs l'une des principales caractéristiques de Cali que d'intégrer le social et le taurin. L'ensemble des bénéfices réalisés sont en effet destinés à abonder les œuvres de bienfaisance de la ville (crèches, écoles, hôpitaux, hospices) et à assurer le fonctionnement de l'école taurine.

À la différence de celles existant en Europe, l'école taurine de Cali propose aux apprentis matadors un projet global qui inclut un cursus de formation secondaire : entraînement et toreo de salon alternent avec l'enseignement général. Chaque aspirant - qui acquitte un droit d'inscription symbolique de l'ordre de quelques dizaines de francs pour l'année - est amené jusqu'au bac, pour favoriser la reconversion de ceux qui n'ont pas les qualités pour devenir figura ou vivre décemment du toreo.

Pour renforcer cette dimension à laquelle les caleños sont très attachés, l'ensemble des entrées à la plaza sont payantes. Il n'y a ni invitation ni passe-droit, et les personnes présentes au callejón paient leur place comme tout le monde. Seuls quelques sièges de la fila 29 (tout en haut) sont réservés aux (rares) journalistes qui refuseraient de s'associer aux principes de fonctionnement de Cañaveralejo.

 

Le public caleño et les corridas

Le public de Cañaveralejo ressemble bien sûr à ses cousins d'Europe. Mais quelques particularités intriguent le visiteur. Dès la première course, surprise : on se met tous les jours au garde à vous dès l'arrivée de la présidence pour chanter l'hymne national, puis celui de la région : El valle del Cauca. Entre alors une amazone, reine de beauté à cheval, qui ouvre le paseillo. Le déroulement de la corrida ne diffère guère des règles en vigueur en Espagne, mis à part les couleurs des mouchoirs employés par le président : bleu pour la musique, rouge pour la vuelta al ruedo, vert pour l'indulto, on s'y perd un peu au début. Mais l'ambiance est vite communicative.

Le public, connaisseur, vit pleinement la course, avec des réactions parfois déroutantes. Volontiers enthousiaste, il réagit avec passion lors des phases spectaculaires de la lidia (tercio de piques, banderilles, passes à genoux, adornos) et réclame au torero de tirer le maximum de son adversaire. Les spectateurs n'hésitent pas à crier bruyamment "Toro, toro !" s'il leur semble que le matador interrompt prématurément sa faena et que le toro semble avoir encore de la réserve.

Mais le public caleño est aussi exigeant : les picadors qui enfreignent la règle et enferment le toro sont vite conspués, et s'exposent à leur retour au patio de caballos à la projection d'objets divers (programmes, froissés, paquets de cigarettes, bouteilles vides et on en passe). Il apprécie également les estocades sincères et d'effet rapide. Il est d'ailleurs rare de voir les matadors - avertis de l'attention que portent les colombiens à la suerte suprême - s'engager à ce point à la mort, et de voir dans une même feria autant d'épées concluantes dès le premier envoi.

Pour autant, les caleños savent rester modérés dans leurs réactions. S'ils ont les yeux de Chimène pour les toreros de Cali, il se montrent sévères à l'occasion avec les autres toreros nationaux. Les triomphes sont les bienvenus mais comptés : pour sortir a hombros, il faut couper deux oreilles à un même toro. Mais il n'y a pas de vraie rancune en cas de fracaso : les broncas sont de courtes durée, l'important est que la fête continue.

El Guti
janvier 2000


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