toro torotoro

conférence de Florence de MEREDIEU
Professeur de Philosophie de l’Art à la Sorbonne
pour l'Alternative le 9 avril 1999

(synthèse réalisée par La Globule)

 

« Si on marquait sur une carte tous les itinéraires par où j’ai passé et si on les reliait par un trait, cela ferait peut-être un minotaure. » disait Pablo PICASSO.

Le mythe du minotaure entretient des rapports étroits avec la tauromachie. C’est dans l’œuvre de Pablo Picasso que ce lien profond est le plus évident. Jeune, il assistait aux courses de taureaux en compagnie de son père à Malaga en Espagne. Installé par la suite dans le sud de la France, Picasso alla souvent en Arles voir toréer Luis Miguel Dominguin dont il appréciait la compagnie comme celle de son épouse : l’actrice italienne Lucia Bosé.

couverture du numero 1 de la revue Minotaure de georges Bataille réalisée
par Picasso (1933)Picasso continue à communiquer en France et dans son œuvre avec un fond ancestral : la tauromachie. Vers l’age de neuf ans déjà il exécute une peinture intitulée «le picador ». Significativement, c’est le thème de la course de taureau qui est représenté, avec trois personnes pour signifier le public. Picasso dira d’ailleurs un jour à Dominguin que si il n’avait pas été peintre il aurait aimé être picador.

Le thème du minotaure surgit en Crête sous la forme d’un mythe. Le minotaure est un monstre à corps d’homme et tête de taureau, né des amours de Pasiphaé, femme de Minos, et d’un taureau blanc envoyé par Poséidon. Minos l’enferma dans un labyrinthe construit par Dédale, et lui donna chaque année en pâture sept garçons et sept jeunes filles d’Athènes. Cependant les Athéniens en eurent assez de sacrifier chaque année des jeunes hommes et des jeunes vierges. Ils depecherent Thésée pour tuer le minotaure. En arrivant Thésée rencontre Dédale qui à construit le labyrinthe et Ariane qui s’éprend de lui et lui remet du fil pour en ressortir. Thésée affronte et tue le minotaure. De retour à Athènes, Thésée oublie de changer les voiles noires de son bateau, et son père Egée se jette dans la mer pensant que son fils est mort en affrontant le minotaure. Le minotaure est une figure sacrée, sauvage et archaïque. C’est un monstre enfermé au centre d’un labyrinthe tout comme le taureau dans l’arène.

Le thème du taureau sacrifié apparaît dans la Rome antique avec le retour du mithraïsme. Mithra était une grande divinité des perses connue dés 500 av. J-C. Son culte se diffusa plus largement au II siècle après J-C. dans les ports, les grandes villes et les lieux de garnison de l’Occident romain, surtout le Rhin, le Danube et l’Italie. Les initiés bénéficiaient de l’immortalité grâce au sacrifice d’un taureau qui reproduisait le sacrifice accompli par Mithra (pratique du taurobole purificateur). Les mystères de Mithra se célébraient dans des grottes ou des cryptes (mithraeum). Un taureau etait égorgé, cuisiné puis mangé avec du pain et du vin. Ces séances se déroulaient parallèlement au premiers rites chrétiens. Ceci est très important pour comprendre par la suite l’importance du rite christique dans la corrida. La chair du taureau est sacrée, en cela elle s’apparente à l’eucharistie.

Picasso eu un jour une phrase qui traduit bien l’union du rite, du sacré, du taureau et du sexe : « En Espagne, le matin on va à la messe, l’après midi à la corrida et le soir au bordel ».

Entre 1933 et 1936, Picasso associe le minotaure à des orgies et des bacchanales dans nombre de ses œuvres. La tauromachie évoque la fête et la transgression. Ainsi une eau forte est intitulée : « Minotaure une coupe à la main et jeune femme ». La coupe c’est le calice, le vin associé à l’eucharistie. Chez Picasso chaque image est souvent un concentré d’interprétations. Vers 1933 Picasso se sépare d’Olga. Il rencontre Marie Thérèse Walter. A ce moment il représente le minotaure qui s ‘accouple avec une femme qui porte les traits de Marie Thérèse. Certaines œuvres mêlent le taureau, le cheval et la femme. C’est la minotauromachie, sommet de la représentation qui mêle tauromachie et minotaure (vers mai 1933). Le cheval et la femme sont blessés et renversés alors que le minotaure se tient debout.

Le Minotaure aveugle guidé par une fillette dans la nuit. Picasso (1934)L’association du cheval et du taureau remonte à la préhistoire. A cette époque le cheval est un symbole masculin et le taureau un symbole féminin, plus tard un phénomène d’inversion de la représentation s’opère. Ces changements sont également vrais chez Picasso. Le minotaure est une naissance monstrueuse qui réunit les contraires : l’animal et l’homme, le masculin et le féminin. Il sert à traduire le phantasme de la bisexualité originelle, une idée ancienne exprimée dans le banquet de Platon.

Chez Picasso la corrida est étroitement liée au rituel religieux, d’où parfois l’apparition dans certaines œuvres de la figure du Christ qui est également dans les arènes.

L’importance du sang dans la corrida est liée au culte de Mithra. L’initiation se faisait en égorgeant un taureau au-dessus de l’initié dont le visage se trouvait baigné de sang. Ces pratiques se déroulaient aux solstices et aux équinoxes, elles etaient liées à la fertilité. Mais ce sont également des rites solaires. C’est une thématique extrêmement riche qui associe le rite, la religion, la fertilité, le sexe et le soleil. Tous ces éléments composent la trame de fond de la minotauromachie chez Picasso.

D’autres thèmes viennent parfois se surajouter à celui du minotaure. Le taureau ailé est une figure intermédiaire entre le sphinx et le minotaure. Celui ci représente avec des seins et un pénis est à nouveau un être hybride qui renvoie au problème fondamental de la naissance et du sexe. Sous une autre forme la représentation du minotaure aveugle guidé par une petite fille renvoie au mythe d’œdipe et à la problématique du sexe du minotaure. L’œil crevé était interprété par Freud comme un symbole de castration.

La Minotauromachie Picasso (1935)Les assiettes peintes de Picasso sont rondes comme les arènes, au centre on trouve le taureau et sur les bords le soleil (rappel du culte de Mithra). La figure solaire du taureau et du sang est très importante chez Picasso. Il parle dans ses écrits de l’importance symbolique des viscères. Elle symbolise à la fois le labyrinthe de Dédale et le fil d’Ariane. Le minotaure est lui-même de l’intérieur un labyrinthe. Jeune, Picasso à vu les chevaux éventrés dans les arènes puisque le caparaçon n’a été utilisé qu’à partir de 1928. Il écrit : « Odeur, puanteur et horreur des tripes crevées … un peuple qui cherche de ses mains la vérité qui s ‘échappe des entrailles et du cœur du taureau ».


Dans «Guernica », tableau commandé par les républicains espagnols pour l’exposition universelle de 1937 et figure de l’Espagne, on retrouve le minotaure et le cheval.

Picasso fait ressortir les mythes archaïques et sombres de la Grêce antique. La figure du minotaure en est un. Pour Georges Bataille il nous permet de retrouver l’animalité, le sexe, la transgression et le sacrifice. Le thème du minotaure c’est la naissance de l’homme à partir de l’animalité. Il existe pour Bataille un lien profond entre les deux. Pour retrouver son caractère sacré l’homme doit replonger dans l’animalité. L’homme se pare du prestige et l’innocence de la bête.

A travers les représentations qu’il en fait la corrida apparaît chez Picasso comme une énigme et une solution. Il disait : « Seul l’œil du taureau qui meurt dans l’arène voit ».

 

toro torotoro

 


Synthèse de la conférence de Florence de MEREDIEU realisée par la Globule