Depuis quelques années, le projet mûrissait
dans les têtes de certains. Ce hangar que tout le monde appelle
à présent "les docks " est bordé d'un
immense terrain vague. Cette parcelle sert parfois de parking, d'autres
fois de terrain à dépecer les voitures volées
et trop rarement de terrain de foot. Pourtant, à l'époque
où Tapie avait la mairie de Marseille en point de mire, il
se disait que mettre le stade de foot de l'OM là, au beau milieu
des quartiers historiquement populaires de Marseille, ce serait un
bon calcul.
Cette fois, ça y est, la fiesta des Suds devient
réellement la feria et ce terrain se transforme en plaza de
toros. Et quelle plaza de toros ! Un cercle parfait de sable jaune,
un callejon interdit aux stars du cinéma, de la télé,
bref réservé aux aficionados et trois groupes de gradins,
pas plus, pour que les habitants de la maison du coin et les passants
puissent aussi profiter pleinement du spectacle (ça les changera
des vagues du terrain).
Le public était invité pour 18h30. Il
aurait été inutile de les attendre plus tôt car
nous n'aurions pas assez pu profiter de la plage. Et les rayons de
soleil sont si beaux à cette heure-ci que ça valait
le coup d'attendre. A 18h30, c'est l'effervescence dans ce coin de
port de Marseille. Pas celui qui est sur les cartes postales, le vrai,
celui où se déchargent habituellement les denrées
exotiques, les jeans Lévi's et les chaînes hi-fi 'en
affaire'. A cette occasion, certaines andalouses à l'accent
pointu ont ressorti leur panoplie de féria. A Marseille aussi,
nous en avons des comme ça, mais on les reconnaît facilement,
elles ont le même accent que leurs copines parisiennes. Ce qui
est plus important, c'est que les jeunes que nous avons l'habitude
de voir rodeoder dans le coin semblent intéressés par
ce qui va se passer. On le serait à moins, des chevaux, des
camions qui bougent avec des personnes dessus, des gradins comme à
l'OM, C'est clair qu'il va se passer quelque chose de bien. Alors,
ils s'approchent de ceux qui ont l'air de connaître le secret,
posent des questions : " Oh mosieu, ces un bisont ki va sortir
dans l'areine ? " Et on se retrouve à quelques-uns à
leur expliquer ce qui devrait se passer. " Ah zarmach, moa le
toro, jlui monte deçu ! ".
Malgré une vague crainte due à un lourd
héritage furianesque, les gradins sont pleins. Nous pouvons
inaugurer ces arènes qui n'ont pas encore de nom. Nous somme
en bas du Bd National. Mais comme tout le monde se demande ce qu'il
a de national, je pense qu'il serait bon déjà de changer
ce nom qui n'a l'air qu'extrémiste et de ne surtout pas appeler
ces arènes les 'arènes nationales'. Bien au contraire,
nous allons appeler le boulevard 'Bd des arènes' et attendons
qu'un enfant du coin triomphe là pour donner un nom aux arènes.
De toutes façons, on continue à dire qu'on va 'au stade'
quand on va dans ce que les parisiens appellent 'le vélodrome'.
Et puis des vélos dans ce stade, je me demande ce qu'on en
ferait. Mais on ne fait que s'éloigner du sujet alors que le
premier toro est en piste. Le soleil a commencé sa descente
vers la mer et la lumière que n'ont pas la chance de voir ceux
qui se sont assis à l'ombre (ils doivent avoir les boules maintenant
que je leur raconte) est du même jaune que le sable dont je
vous parlais en commençant. Je ne sais pas si c'est recherché,
mais c'est superbe ! Dans la maison du coin, les fenêtres sont
pleines de gens. Eux au moins, ils peuvent utiliser le rebord de leur
fenêtre pour poser leur Ricard. La prochaine fois, mon voisin
de devant m'a promis de mettre un chapeau à bords plats pour
que je puisse en faire de même.
Ce premier toro livre un combat tout à fait honorable.
Nous ne nous souviendrons pas longtemps de son nom, de son élevage
ni de celui qui s'est mis en face. Mais bon, il fallait bien qu'il
y ait un premier. Et puis c'est parfait pour expliquer à mon
voisin zaïrois quels sont les tenants et les aboutissants de
ce qu'il se passe. Qu'il ne faut pas utiliser d'arc et que nous n'allons
pas arracher les membres de l'animal. Il me raconte un rite africain
qui ressemble de loin à ce que nous voyons, mais ça
ne finit pas pareil et dans le cas qui nous concerne, on a déjà
fait entrer le second toro
La course s'est déroulée dans la joie
et le bonheur de se retrouver là tous ensembles. Les images
étaient superbes. Images d'enfants qui rient en découvrant
qu'un toro, ça peut faire peur ne serait-ce qu'en regardant
par dessus la barrière. Images de certains qui escaladent le
grillage de clôture car ils n'ont pas l'habitude qu'on leur
offre quoi que ce soit (là , l'entrée était gratuite).
Images des habitants de la désormais célèbre
maison du coin qui en sont à leur troisième Ricard.
Images de ceux qui pensent que la vue est meilleure du toit de cette
maison. Il faut tout de même préciser qu'à Marseille,
les toits sont souvent des terrasses pour profiter encore plus du
soleil. Images des organisateurs qui sont tout sourire, fiers de leur
réalisation et qu'est ce qu'ils ont raison. Images des videurs
qui sont là pour faire la sécurité d'on ne sait
qui et d'on se sait quoi et qui commencent à se dire que c'est
mieux que la sécurité du 'Rose Bonbon'. Bon, des images,
j'en ai encore plein la tête, et si je me laisse aller, vous
connaissez mon imagination, on n'a pas fini !
Je vous ai dit que la première des trois tribunes
était à l'ombre au début du spectacle. Et bien
la mienne commence elle aussi à se cacher du soleil. Et je
me dis qu'il est temps de bouger un peu. Je décide alors de
faire valoir mes droits de collègue de tout le monde pour descendre
dans le callejon.
Me voilà donc installé dans la contrepiste
des arènes de mes rêves, à moins de 500m de chez
moi. Que peut-il m'arriver de mieux ? Je pense que même si le
père Noël venait me voir, je ne serais pas plus heureux.
Même si Fidel Castro me demandait de prendre sa succession,
je ne serais pas plus
Quoique là, je me le demande.
D'ailleurs, Fidel, si tu lis, appelle-moi !
Le dernier toro de la soirée est en piste. C'est
le plus armé du lot. Son ombre, allongée par le soleil
rasant le toit de l'entrepôt voisin est impressionnante. Le
calme se fait sentir dans la foule bigarrée et tannée
par le soleil. De plus tout le monde commence à comprendre
les 'règles du jeu'. Plus personne ne s'attend à voir
monter quelqu'un sur la bête, on ne croit pas que les chevaux
vont mordre les cornus. On a compris que les trompettes n'indiquaient
pas les heures ou les quarts d'heures et qu'on n'applaudissait pas
uniquement quand la blonde en mini-jupe d'en haut de la tribune d'en
face décroisait pour mieux recroiser ses jambes.
Certains commençaient déjà à
se demander ce qui allait être servi dans les restaurants de
la feria, si des cours express de salsa allaient être donnés
avant que le groupe cubain ne commence son concert. A ce moment, Bernard,
un torero marseillais aujourd'hui retiré passe près
de moi en tenant une muleta sous son bras. Je ne sais pas pourquoi,
je ne sais pas si cette idée avait en fait germé en
moi depuis le début de la course, de la journée ou peut-être
depuis le début de ma vie, mais j'ai pris cette muleta et ai
sauté la barrière. Derechazo, pivot sur ma jambe droite
et rederechazo. Cette fois, je suis de face et je n'ai même
pas à bouger mes pieds, l'animal est devant moi et répond
instantanément à mon appel. Il s'enroule autour de mon
corps, ou le contraire, je ne sais plus, mais je sens sa chaleur fauve
qui commence à m'ensorceler et a faire frémir les gradins,
les anisés des fenêtres (vous savez, la maison du coin)
et même ceux qui sont sur la terrasse. Au son de " ma ville
tremble, ma villes est malade " (Massilia), c'est la muleta à
gauche et le corps entre les cornes que je me retrouve. Mais porté
par l'ambiance, tout glisse. Lorsque le toro passe, j'ai le temps
de voir le sourire de mes amis de plus en plus radieux. Surtout quand
ils on été approchés par des personnages en costume
sombre. Certainement pour discuter de contrats futurs.
Revenons-en au toro qui répondait inlassablement
à mes sites. D'un coté, de l'autre, de face, en enchaînant.
J'avais de plus en plus d'assurance et je sentais que nos mouvements
s'unissaient. Les habitants de la maison du coin avaient asséché
la source de Ricard et ils commençaient à montrer leur
mécontentement. En effet, les personnes qui étaient
sur les gradins étaient debout en criant " Torero "
et du coup, ils ne voyaient plus que le bout des cornes du toro tant
elles montaient vers le ciel.
Le moment de vérité arriva. Le toro et
moi étions d'accord sur un point : il aurait été
formidable d'avoir un indulto pour cette inauguration. Le toro aurait
pu retrouver ses champs et leur quiétude. Quant à moi,
je ne savais plus trop comment tuer et je me disais que ce serait
dommage de tout gâcher. Mais il a fallu que je lève l'épée
que Frédéric Léal m'a tendue. Il la tenait lui-même
de Manolo Herrero qui n'avait donc plus rien pour décrocher
les jambons dans son bar. Pour que tout se passe au plus vite, la
mort fut subite. Je soupçonne le toro de s'être jeté
par terre pour que ça soit plus joli. Le fait est que nous
n'avons même pas pris le temps de couper les oreilles, la queue
ou autre chose à cette pauvre bête. La foule se rua sur
le sable en m'encerclant, je sentais bien qu'ils avaient eu du plaisir.
Kamel, qui était un de mes compagnons de classe dans cette
école du boulevard des arènes me pris sur ses épaules
et nous étions partis dans le quartier. La foule avançait
lentement dans les petites rues maintenant toutes à l'ombre
des grands platanes. Les grands-mères se mettaient au balcon
pour voir qui osait faire du bruit alors que le feuilleton de la 3
avait commencé. Les piliers respectifs des 236 bars de ma rue
levaient leur verres sur notre passage. Je découvrais mon quartier
à une hauteur inhabituelle. En effet, n'ayant jamais utilisé
d'échasses, je ne savais pas à quoi ressemblaient mes
rues à 3 mètres du sol.
Mais à Marseille tout grand événement
se fini sur la Canebière. Et je ne sais comment le bruit a
pu courir jusque là, mais me voilà sur les épaules
de ce bon Kamel en haut de cette rue dont les Champs Elysées
essaient d'égaler la réputation avec face à moi
une marée humaine. Et à Marseille, la mer n'a pas l'habitude
de suivre l'attraction de la lune. Alors si on veut une marée,
il faut bien que ce soit une marée humaine. En passant au niveau
du bd Dugommier, une autre marée convergeait, celle des gens
qui descendaient de la gare Saint Charles. On se croirait au soir
du 26 mai 1993. (pour ceux qui ne connaissent pas, c'est quand l'OM
a été la première et la seule équipe française
championne d'Europe)
Je pense encore à mon collègue Kamel qui
me portait et qui devait certainement commencer à fatiguer
sérieusement. On est arrivé sur le Vieux Port et là,
j'avoue que j'ai commencé à avoir les larmes aux yeux.
Ca doit être du au rayon de soleil qui passait entre les forts
du bout du port et formait des reflets sur la surface de l'eau pour
venir me taper dans l'il. Ce rayon venait de disparaître
car le soleil s'était couché clôturant ainsi cette
formidable journée. J'avais triomphé dans ma ville lors
de la renaissance de sa feria. La foule marseillaise avait accepté
la greffe taurine et nous allions partir pour de longues années
de grandes ferias marseillaises.
Voilà un bref récit de la journée
du retour de la feria à Marseille. A vrai dire, tout ne s'est
pas passé exactement de cette façon, mais certains mensonges
sont parfois plus beaux que la vérité.
El
Bombero Torero
juin
1999