...On oppose classiquement l'art et la technique. L'art est considéré comme un acte
d'intuition et de génie étroitement lie à son créateur, alors que la technique n'est
que la restitution d'un savoir appris, modélisé pour le plus grand nombre. Il serait
pourtant hâtif et erroné de conclure que les artistes ne sont pas des techniciens. Et
même d'excellents techniciens. En effet l'art ne se dispense pas de la connaissance
technique.
Mais l'artiste sait faire disparaître le poids de la technique contenue dans son
uvre, pour ne laisser apparaître que la beauté de celle-ci. Ainsi aux yeux du
spectateur elle ne repose sur rien, et elle ne trouve sa source en rien d'autre
qu'elle-même. La technique n'est des lors plus autre chose que de la vanité.
La tauromachie, l'art et la technique ? . Pour l'aficionado comme pour le profane, il ne
fait aucun doute que l'on affronte pas un taureau arme de son seul courage et de sa seule
intuition. Elève d'une école de tauromachie, novillero puis matador. Le torero apprend
et ne cesse de répéter des techniques dont il se sert dans l'arène face à son taureau.
Mais cette technique ne doit pas donner prétexte à une démonstration. Elle doit être
transfigurée, voir même défigurée. Le chorégraphe Merce Cunningham disait : "le
mouvement n'a pas à traduire l'émotion
il doit en être la source".
Le torero artiste ne reste pas figé dans un mouvement définitif. Chacun de ses gestes se
suffit à lui-même, ne reproduisant jamais le même geste, il crée l'émotion d'un
instant qui s'évanouit aussitôt. Ainsi chaque nouvelle passe est une brève élégance
saisie dans la fugacité du temps de son accomplissement. Une élégance qui mérite
quel'on méprise le danger ou qui porte à l'oublier.
Singulièrement délimité dans le temps ou il est exécuté, le toreo d'art est
inséparable de la temporalité. Contrairement a la majorité des uvres d'art qui
traversent le temps, une faena meurt en même temps qu'elle s'achève. Le taureau
s'effondre sous l'estocade. Une mise à mort techniquement parfaite est indissociable de
l'émotion dont elle préside. Car sans l'émotion née de la faena, il n'y a qu'une mise
à mort, et non une tragédie.
Ainsi c'est paradoxalement en défaisant son uvre que le matador la parachève. La
technique sert à détruire ce qu'elle a construit.
La
Globule
septembre 1998