Anchos sombreros grises
Largas capas lentas
Ay ! Guadalquivir !
(F. Garcia Lorca)
Andalousie, pays maudit durant des siècles obscurs, où
la marque des conquérants s'est inscrite sur son sol austère en lettres
de sang. Au delta du Guadalquivir, où les mots exil, malédiction,
massacre, douleur, religion, rédemption, tressent le berceau de la
fatalité, est né "le noir taureau de peine" qui allait accompagner,
éclairer l'Espagne de son ombre sauvage et indomptable.
Le taureau apparaît au fond des âges andalous, en divinité farouche, crainte à la
hauteur de la vénération qu'elle inspire, symbolisant l'instinct ombrageux et intact, la
destruction, le désir et ses bouillonnements qui menacent l'ordre social.
Les Romains opposent dans leurs cirques, le taureau à des lions éthiopiens, à des
éléphants, à des léopards, et le taureau sort toujours vainqueur de ces joutes
exotiques, armé de ces cornes plus dangereuses et effilées que des poignards. Quand les
musulmans débarquent au 8e siècle, le taureau est tellement enraciné dans la tradition
locale, qu'ils l'adoptent. Sous les yeux ébahis du peuple, chevaliers maures et
chrétiens affrontent le taureau dans des joutes semblables à des tournois, ou l'on manie
épieu et javelot, où l'on rivalise d'agilité équestre et de force pour échapper à
l'armure du taureau, le feinter ; le chevalier met finalement pied à terre pour tuer le
taureau. Peut-être le cur de la piétaille bat-il alors pour ce dernier, qui
pouvait encore d'un coup de corne, jeter à terre et piétiner quelques instants l'homme,
et l'orgueil de sa caste.
Les siècles passent et le tournoi chevaleresque avec des taureaux s'installe partout. Sur
les places des villages, on en combat jusqu'à vingt en une journée. La richesse de
l'habillement des chevaliers, de leurs montures n'a d'égal que la sauvagerie de la joute,
l'abondance du sang répandu, le nombre de chevaux déchiquetés et l'excitation que
produit pareil spectacle, pareille odeur, pareille liesse, pareil effroi dont on
redemande. L'époque est à cela.
C'est dans ce décor et que l'Inquisition viendra aux quinzième siècle planter ses
tribunaux, noircissant le ciel des sombres et pestilentielles fumées de la purification
religieuse. Ces séances se déroulent en trois jours précédées d'une procession ;
elles se terminent par un châtiment , torture ou bûcher., devant le même public que
celui des joutes, enivré par l'imminence de la catharsis et des cris des suppliciés.
Au dix-huitième siècle, les auto da fe s'espacent, et s'accroît alors significativement
l'engouement pour les corridas. Et c'est dans l'iconographie de cette période fortement
nourrie des pompes religieuses de l'Inquisition, de sa liturgie funèbre que la fiesta
brava va trouve son identité, par un cheminement logique qui ne fait pourtant pas appel
à la raison.
L'accession au trône d'Espagne des Bourbon fait prendre un nouveau tournant à la
corrida. Entichés de raffinement et du goût versaillais, ils abhorrent les jeux taurins,
ce qui, par esprit courtisan, en éloigne la noblesse et va les abandonner au peuple.
Le retour des gitans, longtemps chassés d'Andalousie, et réhabilités par le despotisme
éclairé, signera le premier règlement taurin qui ait vu le jour. Le rituel de la
corrida deviendra, écrit noir sur sable, l'exorcisme de la malédiction, la restitution
mimée du malheur andalou. L'Andalousie où le taureau s'est inscrit et enraciné dans la
nuit des origines et qui vient restituer dans l'arène la vérité de l'Espagne, pour que,
comme dans le cante jondo qui s'élève dans la nuit pour nous rompre le cur,
"tout soit dit".
Luz
Puyol
septembre 1998