toro--Sur José Tomas
--------J.M. Magnan


La question se posait en décembre de l'année précédente, alors que je terminais "Le roman de la corrida".
Je m'interrogeais sur cet espoir de Galapaguar que Nîmes nous avait révélé quatre ans auparavant, novillero très personnel, mais qui, dans notre Sud-est, s'était éteint après son alternative et restait court devant la difficulté, sans influence et sans prépondérance :"José Tomas s'épanouira-t-il à ce haut niveau où il choisit de s'exprimer ?"

La réponse semble désormais acquise. Il se veut et réussit à être ce point immobile, ce pivot horizontal, ce trait d'or autour de quoi s'enroule le taureau, mufle bas, selon une géométrie d'une angoissante lenteur. Planté de face devant l'ennemi, Tomas le défie dans une sorte d'abandon au flux et reflux de sa charge qui obéit à l'horlogerie mystérieuse du temple - ce temps aboli par l'extase et l'orgasme de joie.

La passion de son métier, malgré de sérieux accidents, ne s'est pas démentie. "Il a du bonheur avec cape et muleta, dessine de véroniques et des naturelles toutes d'affinement du geste, de précieux instants d'intimité, d'harmonieuse fusion". C'est ainsi qu'il persiste à m'apparaître, mais consolidé, plus sûr du terrain où il s'immobilise et se confie à un poignet d'une précision et d'un délié peu commun pour se dégager de l'étreinte du fauve.

"Six blessures graves et des accrochages multiples n'ont pas entamé sa décision". Cela reste vrai, mais les accrochages n'entraînent pas cette saison de conséquences fâcheuses. Aucune blessure n'est venue entraver la progression de la maîtrise. En sa quatrième année d'alternative, fidèle à sa manière toute de gravité et d'impassibilité, il soumet un plus grand nombre d'adversaires à l'impact de son style dépouillé à l'extrême.

Dans la galerie des glaces, le palais des miroirs où s'entraîne de salon José Tomas et qui lui renvoie son image à l'infini, il n'y a place que pour un portrait de Manolete. Seul le torero de Cordoue est admis dans cette quête de perfection dont les reflets se recomposent à perte de vue. Les unissent les mêmes mouvements économes et attitudes stylisées, la même droiture de colonne, afin d'obtenir la même simplicité géométrique et la même répétition musicale des passes essentielles. Mais où Manolete, muleta au niveau de la hanche, recevait de profil la charge sans broncher, José Tomas avance le leurre de face au bout du bras tendu, les pieds joints ou l'arc des jambes légèrement fendues, et c'est déjà embarqué qu'il l'amène à la ceinture, mufle collé à l'étoffe, sans broncher davantage.

On dissertera longtemps sur les mérites respectifs de ces deux manières.
On change de positions, on varie les plaisirs et à chacun sa vérité ! Torero corto, José Tomas resserre l'attaque dans sa sphère d'influence plutôt étroite. Là, il s'impose avec un minimum de moyens, tandis que l'étonnant magnétisme qui émane de l'étoffe, l'autorise à rétrécir sa marge de sécurité jusqu'à devoir faire le pont tragique, ventre creusé, au passage de la corne. Ainsi, son jeu restreint au coeur du va-et-vient cadencé du fauve le conduit à la plénitude dans la sobriété.

Jean Marie Magnan
septembre 1999

 

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toro--Un mathematicien-poete de l'arene - Pepin Jimenez
--------J.M. Magnan


Trop peu engagé en France, Pepin Jimenez, originaire de Lorca, n'est pas de ces toreros qui débutent en bolide et qui pulvérisent tous les records, mais pour peu qu'il se décide, il y a du génie dans son affaire. Droit, calme, il dessine des passes royales avec une élégance naturelle. Reins creusés, jarrets durcis, il hausse la taille au point de paraître plus grand dans l'assaut et colonne d'or autour de laquelle le taureau s'enroule. Professeur de mathématique à Murcie, son art repose sur la rigoureuse appréciation de la place à occuper ( sitio ), de l'appel du leurre(toque), de la pulsation du rythme(temple), de l'ampleur donnée au trajet de l'étoffe en fonction de l'adversaire (mando).

Mesure, équilibre sans doute ! mais qui n'en echappent pas moins à la mécanisation du style par une personnalité libérée des standards. Pepin Jimenez ne se croit pas tenu d'empiéter avec une lourde insistance sur le terrain de l'adversaire, de se croiser, jambes largement fendues dans un embryon de position de trois-quarts, pour prétendre dévier la charge. Mais il s'empare du fauve et lui fait subir sa loi sur le plus long parcours. Le poignet délié communique à l'étoffe une force persuasive que complète le jeu souple de la ceinture. Il ne se croit pas tenu davantage à une affectation de lenteur dans le maniement des leurres tandis qu'aucune rupture de cadence ne nuit à l'harmonie de l'ensemble. Ni heurté ou bousculé, le glissement progressif, graduel des évolutions concertées, conserve le tempo, sans langueur excessive, mais avec une constante grâce. Ainsi aimante-t-il avec cape et muleta ses deux adversaires de l'élevage de Scamandre, bien présentés, puissants, dont la bravoure redonne du prestige au tiers des piques et qui ne manquent pas d'allant à condition de ne pas les douter.

Ce mathématicien est poète. Comme Dédale avec son labyrinte, il s'exprime par le chiffre de ses architectures, par une géométrie qu'on ne peut prendre en défaut. Nous sommes loin des deux passes sempiternelles et de leur monotone répétition. Les ciselures les plus délicates (trincheras, firmas, kikirikis) jaillissent entre deux séquences de passes fondamentales, dégagées des poncifs du toreo et redécouvertes par l'inspiration, rénovées.

Pepin Jimenez illustre cette corrida que j'aime. Avec trois oreilles conquises, il mérite bien d'être revu dans nos arènes. Ce jour-là à Arles, pour la confection des cartels, l'imagination était au pouvoir.

Jean Marie Magnan
juillet 1999

 

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toro--Servitude et grandeur de la tauromachie ou l'exemple de Stephane Meca
--------J.M. Magnan


Spécialiste des fauves à l'agressivité mouvante, au comportement fluctuant et peu sûr, Victorino est désormais une affiche. Il suffit que la mobilité de ses produits ne se dérègle pas trop vite et accepte le jeu plus reposé et exposé à quoi l'homme les convie à mesure qu'il assure son emprise et sa domination sur leurs assauts. Ainsi en alla-t-il, ce dimanche après-midi de Nîmes, avec un gladiateur digne de prendre la succession de Ruiz Miguel ou d'Andres Vasquez, Stéphane Meca, pour peu que le protectionnisme espagnol ne retarde pas, de feria en feria, d'une année à l'autre, une carrière longue et difficile, mais parvenue aujourd'hui à son accomplissement exemplaire.

Après dix ans de galère, persuadé de débuter à Castellon, le premier grand rendez vous de l'année, il s'est heurté une fois de plus à la relativité des promesses des magnats du négoce taurin. Depuis novembre, il se mentalisait pour être à la hauteur de l'évènement annoncé dans la presse, avec l'espoir de s'ouvrir bien des portes, mais en face des manoeuvres du picaresque mundillo, un torero français n'a encore que très peu de poids. On le retira de l'affiche sans préavis et, j'imagine, sans compensation. Il ne se laissa pas casser le moral et attendit son heure.

Aussi éloigné de la virtuosité pure que de la surenchère à la sensation, son style se veut la netteté et la sincérité même. Mûri par l'expérience, cela fournit aujourd'hui des bases solides à son toreo. Son premier adversaire, le 84, serait compliqué, l'avait prévenu l'éleveur auquel le lie des rapports d'estime. Peu mobile, réservé, ce Victorino serrait au passage et ne tarda pas à deviner l'homme derrière le leurre. Des cinq véroniques puissantes, où les bras accompagnent sur le plus long voyage, aux séries de la droite avec la muleta comme repassée au fer, Meca joua sa peau sans fioritures.

Le 48, malgré ses six ans se montrerait brave, révélait toujours Victorino qui conseillait de le faire sortir en second. Et la violente joie, l'atout majeur du torero, serait au prix de ce don total de soi. Aucun geste théâtral, ni truc ni martingale. Les pieds rivés au sol de Stéphane Meca provoquait Novato et le conduisait d'un mouvement sobre et vigoureux de l'étoffe, sans bouger d'une ligne ni rompre d'un centimètre. Il ne se contorsionnait jamais et portait le poids de son corps d'une jambe sur l'autre pour mieux accompagner la charge dans toute son étendue. Et il virait sur places sans a-coups et laissait la corne le frôler. Il n'avait plus rien de frustre ou de trop massif ou de grossier quand il enchaîna à sa volonté naturelles denses et rythmées, dans un ordre quasi architectural de leur ensemble.

Ce fut un monument de probité et de valeur. Poussée jusqu'à l'abnégation, sa colossale vitalité permettait à sa manière primitivement assez rude d'atteindre à une étonnante force sculpturale. Ses passes de poitrine surgissaient bel et bien comme des naturelles à l'envers, nécessitées par une accélération du taureau et non comme une manoeuvre préparée d'avance. Son art dépouillé conservait sa ligne robuste, tandis que la muleta retombait à plis rigides, presque solennels, où la tête de Novato restait prise dans la gravité des formes concises, ramassées. Il aurait plu à Rafael Ortega, le blond torero de Cadiz, dont il m'évoquait la figure.

Impressionnant de calme autorité, il tua a recibir, reçut le choc de la rencontre sans broncher. Uni au fauve par l'épée, il ne chercha pas à se dégager au moyen d'un grand pas de côté, tandis qua la lame disparaissait entre les épaules au second essai, jusqu'à la garde. Dix ans après le triomphe de Nimeno II contre des Guardiolas, Meca sort lui aussi en triomphe par la porte des Consuls, avec trois oreilles. A Madrid, le 11 juillet, il devrait rencontrer le noyau de spectateurs pour lesquels jouer, si les fauves d'Occitania se révèlent adversaires authentiques, dignes du belluaire. A trente et un ans il possède une belle réserve d'énergie et pourrait prendre place parmi les acteurs du drame, avec les bons, avec les braves et tous ceux qui considèrent comme essentiel d'étendre leur emprise sur la bête d'une manière continue, même s'ils ne cisèlent pas les arabesques les plus délicates et aériennes à force de légèreté.

Jean Marie Magnan
juin 1999

 

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toro--Le roman de la corrida  - priere d’inserer -
--------J.M. Magnan

(des extraits du nouveau livre de Jean Marie Magnan disponibles ici)

A chaque fois que se déplient les capes après le défilé inaugural du paseo, renaît le même inépuisable prodige de la fête tauromachique dont l’essor remonte à plus de 250 ans. Mise en scène d’une passion, la corrida échappe d’abord au spectacle.

Nombre des ses futurs monstres sacrés ont affronté de nuit les bêtes et défié les gardiens des troupeaux et les tenants de l’ordre établi. Même s’ils se préparaient dans les marais de l’embouchure du Guadalquivir à répondre à l’attente des foules, ils assouvissaient leur passion en hors la loi. A la rançon du succès, Juan Belmonte saura opposer ses libres ébats avec les fauves, lorsque, accompagné par quelques autres braconniers du clair de lune, il reviendra en pleine gloire franchir le fleuve à la nage pour gagner les pâturages interdits.

Puissent leurs figures nous entretenir d’une conquête et d’une séduction par quoi ce qui fut demeure, et nous plonger dans la plus étroite et chaleureuse complicité avec cette étreinte interminable des mille et une faenas, quand l’homme s’exprime avec le taureau, que le taureau s’exprime à son tour et que de cette double expression, nous éprouvons sur les gradins la mystérieuse harmonie des rythmes accordés.

Contre l’intellectualisme stérilisant de la doctrine, voici le quotidien combat de chair et de sang et la solitude d’exception du torero qui accède à la plus haute note du sentiment.

(extrait de "Roman de la Corrida", éditions actes sud - sortie prévue : mai 1999)

Jean Marie Magnan
mai 1999

 

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toro--Trois oreilles pour Diamante Negro et sortie en triomphe 
--------J.M. Magnan


Diamante Negro, avec ses deux La Quinta d'Arles : comme ci comme ça le premier, de qualité le second, a toréé une fois de plus avec l'âme plus qu'avec les bras. C'est vrai qu'il a souvent gardé la charge très près de lui, la retournant à hauteur de la hanche, mais c'était pour mieux parfaire l'étreinte et que, dans l'étroitesse de cet enlacement, son art s'exprime. L'accent profond, c'est selon les élus : Pepe Luis Vasquez, Antonio Ordo–ez, Curro Romero en tête, ce qu'aucun film ne capte. Le sentiment n'a rien à faire avec aucun objectif. Créateur de beautés fugitives, d'étincelles d'art pur, d'instants ineffables, Diamante Negro peut-il nous induire en erreur, nous faire prendre pour trompeurs mirages ces hautes images réconciliées où s'arrête le temps et le fauve s'apaise à la lente cadence d'un enroulement interminable ?

Connaissez-vous ce quatrain d'un poème de Max Jacob ? "Il se peut qu'un rêve étrange / Vous ait occupé ce soir, / Vous avez cru voir un ange / Et c'était votre miroir." De combien d'artistes dira-t-on que grâce à eux un rêve étrange nous occupe ! Où d'aucuns croient voir le torero se refléter dans un miroir dont son esthétique resterait prisonnière, j'opte pour découvrir l'ange qui déjà s'en dégage et, comme le diamant, brille de mille feux. "Ils n'ont cure que de chorégraphie, ils ne s'attachent qu'aux qualités formelles et négligent les données tactiques et stratégiques plus importantes." Je connais le reproche adressé à ceux dont le toreo est musique : Flamenco des gitans si décriés à leur époque, avant d'entrer dans la légende. Blues de Diamante Negro à qui, bien sûr, il reste tout à prouver.

Sa carrière contrariée, sans appui solide, n'est pas commencée. Mais il possède comme le tout jeune Rafael de Paula des années 60, si longtemps oublié des organisateurs, ce qui ne s'apprend pas : La grâce. Le geste tant de fois reproduit redevenu enchanté. Bien sûr qu'il est encore vert et qu'il lui reste à ce stade beaucoup à apprendre (le comprendra-t-il ? Aura-t-il assez de vraie fierté et non de naïve vanité pour l'admettre ?) Bien sûr qu'un excès de caractère le fait juger cabochard et qu'il tarde à se mentaliser, à se plier à l'indispensable discipline. Mais le maniérisme ne menace pas son geste.

La stylisation due à trop d'application, n'a pas remplacé le style authentique qui est de l'âme même de l'exécutant et non des seules attitudes que compose le corps. Il arrive à Diamante Negro, entre des naturelles d'un alanguissement infini, d'un desmayo bouleversant, de se désaccorder une seconde, mais il communique son propre relâchement à la bête et l'entraîne dans une harmonieuse lenteur où s'assortissent leurs deux affectivités. Il tua bien son premier La Quinta en s'engageant à fond, par un recibir au second essai et le cinquième par une grande estocade canon concluante. Un diamant, a se taille, a se monte ! Il faudrait l'un des rois Mages, le Père Noël ou le dieu Mithra en personne.

Aux dernières nouvelles, l'association Toros 2000 se chargera des intérêts du novillero pour cette temporada. Patrick Laugier éleveur de taureaux braves et Philippe Cuillé éleveur de taureaux pour la cocarde, travailleront à sa promotion avec le soutien du grand torero de Sanlucar de Barrameda, Pepe Lime–o, qui choisit le bétail pour les arènes de Nîmes et permettra à Diamante Negro de s'exprimer dans les meilleures conditions. Le 29 mai, il se présentera dans les coquettes arènes d'Aramon en compagnie de Rafael Caro contre des produits de Campo Bueno.

On rêve d'une prochaine rencontre entre l'intuitif et fascinant Diamante Negro et le solide et inventif Juan Bautista. Entre le marginal inspiré et le fort en thème. Ce n'est, semble-t-il, que partie remise.

Jean Marie Magnan
avril 1999

 

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toro--Manuel Caballero, le nouveau champion d'Albacete
--------J.M. Magnan


Malgré la pédagogie moderne, l'influence de la région où ils sont nés continue à s'exercer sur les toreros. Il faudra la rigueur téméraire de El Viti pour que Salamanque produise des vedettes de la terre : Julio Robles et Nino de la Capea. Après Pedres dans les années cinquante, qui fut tour à tour pathétique et érudit, la ville d'Albacete ne manque pas de découvrir parmi ses jeunes hommes des talents capables de triompher dans toute l'Espagne.

Adepte à ses débuts du toreo de profil mené à la pointe des cornes, Pedres gagnait une position difficile à tenir par une avance à pas feutrés dans le terrain de l'adversaire. Il se contentait d'effectuer avec la muleta en arrière de son corps une sorte de diversion et voulait être celui qui s'aventurerait le plus loin au point de paraître compromettre la passe. L'oscillation de pendule de l'étoffe ou balancier ouvrait à la bête la seule sortie concevable : dans son dos.

Il avait besoin de taureaux qui achèvent plutôt passifs ou dans un état de lassitude avancée, réduits par une intervention appuyée des picadors. Le 17 août 1955, à Saint Sébastien, Pedres laissera accroché aux cornes d'un fauve de Cobaleda une dépouille : ce style qui lui colle à la peau. Après quatre années de retraite, il reviendra transformé et ne se souciera que d'améliorer des adversaires qui, naguère, le condamnaient à l'insuccès. Cet acquis lui coûte la perte de son originalité. Il ne sera plus qu'un parfait exécutant, sans ce cachet que le public a d'abord approuvé et qui s'est perdu.

Lorsque Chicuelo II, vers la même époque, puise dans son arsenal de passes à genoux où il n'exagère jamais assez le dramatisme de son jeu, et d'envols de muleta qui se prolongent derrière lui en des ébauches de circulaire, il vise son public aux tripes. Outrance et surenchère suppléent un relatif manque de domination dû à sa petite taille. Il ne succombera pas sous la corne, mais dans un accident d'avion alors qu'il se rend aux Amériques. Véritable trompe-la-mort, il la faisait tourner en bourrique. Cette autre putain comme la nomme les Espagnols, en a été réduite à racoler. Il y a loin du mariage princier par quoi elle s'unissait à Manolete, à pareille relance en avion.

Damaso Gonzalez continuera longtemps dans notre souvenir à actionner une noria sans fin. Torero, il l'est dès 1969 par sa précision dans la conduite de son adversaire et par un synchronisme surprenant à mouvoir l'étoffe au rythme des assauts, mais il tombe parfois dans une routine dénuée d'attrait. Malgré quelques prouesses ostentatoires et le risque encouru, ses tirages en série d'une épreuve engendrent la monotonie. Cette force rotatrice du petit homme au visage émacié évoque le travail au tour. Mais avec un fauve qui met en valeur sa témérité et sa maîtrise, il meut la meule du destin. L'holocauste ou l'immolation apparaît dans sa gloire et son pathétisme.

Le fauve est appelé de quinze mètres. La tête fonctionne, calcule juste. La passe prend de l'ampleur. Lucide et exalté, en plein dépassement de soi, Manuel Caballero, le nouvel élu d'Albacete, rugit de plaisir. C'est qu'à dix-huit ans, il vient de conquérir de haute lutte tous les grands centres de la tauromachie. Pourquoi faut-il qu'à peu de temps de là son travail, tout de brio, se contente de tirer un feu d'artifice aux pétards mouillés ? C'est vite, c'est à distance, a ne communie guère, a reste alerte, mais en surface, aimable, mais superficiel. Ses grandes ressources lui servent à toréer avec abattage, mais sans dépassement de soi et l'on ne capte pas l'émotion espérée. Il ne tarde pas à se mécaniser, décline après son alternative en 1991, et rejoint presque du jour au lendemain le tas des oubliés, le redoutable monton.

Parfait exemple qu'il ne faut jamais s'avouer vaincu, le voici revenu de loin et en tête du classement. Quatre longues années lui furent nécessaires pour surmonter le bache, cette baisse de forme qui entraîne la raréfaction des contrats. Le métier s'est sublimé et transcende à présent la simple virtuosité. Parfois le stéréotype qui guette la plupart des toreros d'Albacete, se manifeste dans sa magnifique sûreté technique. Grâce à l'ampleur de ses moyens, il se reprend aussitôt, évite de rétrécir l'aire de son toreo et de s'enfermer dans la formule étriquée des passes répétitives. Il lance une course, plante en quelque sorte son drapeau dans l'arène et il n'y a aucun de ses confrères, même parmi les mieux doués, capables de le lui faire amener.

Jean Marie Magnan
avril 1999

 

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toro--Un torero arlesien fait pleurer les arenes de Nimes
--------J.M. Magnan


Quand on a passé la meilleure partie de son temps au milieu des bêtes, le taureau ne saurait être traité en ennemi, mais comme un être vivant qu’on a appris à élucider.
Le contact s’établit au-delà du repérage immédiat. La progression dans l’entente dépasse la sûreté du diagnostic qu’il importe de faire à l’instant même sur les possibilités offertes par le fauve.

Ce 28 février à Nîmes, le destin va se prononcer. Jean-Baptiste JALABERT affronte Tanguisto, de la ganaderia Yerbabuena, qui appartient au torero, Ortega Cano, aujourd’hui retiré. L’extraordinaire qualité de Tanguisto consacre un torero où l’annule. On ne possède bine que ce qu’on aime. Jean Baptiste néglige les attitudes ostentatoires pour mettre en valeur son adversaire. Il le dirige en scène avec une intuition sans défaut, prévoit ses ressources, lui fait donner tout ce qu’il peut donner, ne cesse de le révéler et de se grandir en se grandissant. La future vedette de l’arène et le fils de l’éleveur du Laget sont à la fois sollicités dans cet affrontement. Une prodigieuse divination lui permet de tout entreprendre, de tout risquer, comme s’il se mettait dans la peau de l’animal afin d’en tirer le plus éclatant parti.

Dès lors, il se montre capable de lier profond et d’imposer au fauve un ralenti de rêve, de l’entraîner dans cape et muleta avec une grande douceur ferme et de se libérer en des passes aussi diverses que possible, jaillies de son inspiration, mais toutes vibrantes d’une sensibilité presque incroyable. Des bouffées d’émotion achèvent de les unir. Des morceaux d’âme.
La lumière de l’arène paraît changée, auréolés des gestes de ce blond adolescent de dix-sept ans. Il obtient la vie sauve pour Tanguisto au terme d’une communion extasiée, où il a pensé taureau, imaginé taureau, s’est voulu si activement taureau que l’idée de la mort devenait insupportable aux spectateurs.

« Je tends de toutes mes forces à pratiquer un toreo de domination par complicité avec le fauve, dont Paquirri reste un maître incontestés. Exemple bien difficile à atteindre et qui vaut la peine qu’on s’y attache. La corrida est effusion, virtuosité peut-être, mais surtout sentiment ».

Jean Marie Magnan
mars 1998

 

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toro--La corrida révée d’un apres-midi d’été
--------J.M. Magnan


Les toreros, dans l’intimité ou mis en confiance, révèlent parfois beaucoup d’eux-mêmes : on ne vit pas pendant des années une pareille profession sans qu’elle vous marque et vous rapporte son riche enseignement. Je n’avais pas eu jusqu’à l’année 1977 de m’entretenir avec Antonio Ordonez. Une randonnée nocturne de Madrid à Cordoue dans la voiture de Curro Romero devait me l’offrir, ce début juin.
Durant cinq heures, un progressif rapprochement peu s’effectuer, les souvenirs se déroulèrent au fil des kilomètres.
J’avais déjà remarqué la mine souvent railleuse, les yeux toujours un peu plissés non pas par la moquerie, mais tout de même par le désir de ne pas être dupe et de garder une distance certaine. Mais alors que nus approchions de Manzanares, le regard d’Antonio Ordonez s’alourdit, devint grave et rêveuse son expression : j’étais en train de lui retracer sa faena du 7 août 1960 avec Matajacas de Juan Pedro Domecq, dans les arènes de Nîmes.

« Tu avais accompli un travail de domination telle que tout semblait se dérouler au ralenti, d’une puissance reposée qui contrôlait le taureau avec une souveraine douceur, dont l’accord vibrait en chaque spectateur avec ses résonances inouïes. Mais le miracle, nous le devons au cri d’un de ces spectateurs, si accordés à la beauté de ton toreo que, lorsque tu as voulu exécuter des passes d’enjolivements, plus brillantes, mais de moindre portées sur le fauve et l’assistance en communion avec ce qui naissait d’irremplaçable sur la piste des arènes de Nîmes, a crié, comme si on lui jetait à la figure un seau d’eau glacée : « Non, non, pas à cette faena ! »

Je m’explique : sûr de sa victoire, le maitre de Ronda s’apprêtait à tourner quelques banderas de son cru, mais enfin, même de qualité, ce sont là des passes agréables à l’œil, qui touchent moins le cœur. Et Francis Cantier « Paquito», le directeur de la revue « Toros », osa protester. De la main gauche, il mima avec son couvre-chef l’exécution d’une naturelle. Antonio Ordonez sourit, acquiesce, il sait à quel point il a été compris et suivi et que cette exigence s’adresse au meilleur de sa personnalité. Jamais la critique ne paraîtra aussi constructive, et n’aura contribué d plus près, appliquée sur le champ par l’artiste, à l’éclosion de la beauté.

« Et alors, Antonio, le miracle a eu lieu ! Tu as conduit le taureau en direction de la présidence, dans les tercios, entre les deux raies concentriques, du côté du soleil . Les terrains s’inversaient, puisque Matajacas se trouvait plus proche de la barricade que n’en était ton corps légèrement fendu. Tu t’es ramassé sur toi-même et sur la position, de nouveau comme seul au monde et sans nul doute en état second. On a entendu cette voix rauque, gutturale, qui sait transmettre sa résolution à l’adversaire et aux aides – ainsi, en Arles, comme l’excellent subalterne Juan Antonio Romero te prévenait de prendre garde, tu avais clamé, entendu jusqu’au faite des arènes « Calla-te y mira ! » ‘Tais-toi et regarde ! » Et tu as appelé Matajacas, tu as avancé vers lui la muleta repassée d’un mouvement interminable, tu l’as capté, attiré à toi, t’es enroulé à lui sans une baisse de rythme, l’a s retourné derrière ta hanche avec la même sérénité, buvant le leurre, subjugué. Tu l’as ramené ensuite contre ton flanc, sous ton bras jusqu’à son point de départ, par une passe de poitrine qui redessinait à l’envers la passe naturelle et faisait effectuer le même parcours millimétré au fauve.
Et cela a recommencé trois fois.

Trois fois, nous t’avons vu imposer cet aller-retour de l’absolue suprématie, sans lever un pied du sol, ne mouvant que le buste, maître du temps, infléchissant la course du taureau sur la même courbe où tu le menais à ta guise, maître du lieu et des distances, commandant son passage, et la troisième manœuvre fur la plus haute, la plus complète, dans l’abandon de tout ton être et la plénitude de cette seconde, à la charge cadencée comme par un métronome de Matajacas. Quelque chose d’accompli, sur quoi le temps qui efface tout n’aurait pas de prise, resterait à jamais gravé dans nos mémoires pour une de ces hautes minutes délivrées. Tu toréais ce jour-là à cinq mètres de moi. Et chaque geste était d’une telle intensité déchirante, d’une perfection si douloureuse, presque insoutenable, que nos avions mal de ce final majeur. »

Et dans la nuit de vignes et d’oliviers à perte de vue, Matajacas était de nouveau là et son souvenir impérissable pour Antonio et pour Curro, et, au-delà de la voiture et emportée dans l’obscurité, pour cette grande hermanandad (fraternité) de l’aficion sur toute notre planète des taureaux, Matajacas qui s’était d’abord montré fuyard et douillet avant de collaborer à un chef-d’œuvre. Mais au zénith de sa carrière, Antonio Ordonez saura obtenir le pardon de la vie de son adversaire à la corrida-concours de Jerez, alors que le fauve supérieur au sein, à qui fut octroyé en toute justice le prix de la feria par le jury le plus compétent, n’en reçut pas moins la mort.

Somme toute, me sautait aux yeux la justesse de la formule de Claude Popelin, dressant pour le critique littéraire et romancier Kléber Haëndens la liste raisonnée des grands noms de la tauromachie : « Dans le florilège des arènes, la place d’Antonio Ordonez serait un peu celle d’un Baudelaire. » - « C’est terrible pur un artiste de se contrefaire sous le regard d’un public. » L’incertitude du succès ou de l’échec ont-ils à ce point tourmenté Antonio Ordonez, demi gitan par sa mère ? Le taureau peut ne pas être mal, s’il ne se met pas en goût, que transmettra-t-il à la foule ? Ce cadeau des dieux : l’enchantement du geste, ne lui fera-t-il pas défaut ? La science acquise aux côtés de Luis Miguel ne va-t-elle pas le réduire à la forme, au style, et le priver du jaillissement, de l’indicible joie d’être visité à la pointe des cornes ? Il lui arrive de se guinder, de paraître affecté. On lui reprochera plus tard une emphase croissante, de l’enflure. Sa conception platonique du beau en tauromachie risquait de le condamner à n’être qu’un néoclassique de l’arène, mais il avait assez de passion pour vous bouleverser à travers le légal, le convenu, et la distinction de ses passes ne l’empêchait pas de vous causer à l’instant de finir une douleur interne. L’accent personnel très dort de ce qu’il créait, dépendant d’une intime exigence qu’il opposait au désir de plaire à tout prix à la foule, comme pour mieux s’en défendre. « Si on exprime pas ses sentiments profonds, le public s’en aperçoit à la longue ».

Jean Marie Magnan
mars 1999

 

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toro--Quete amoureuse et divination flamenca d’antonio ordonez
--------J.M. Magnan


Quelle est la part de Luis Miguel Dominguin dans le toreo de grande aisance et aussi d’habileté d’Antonio Ordonez ? Entré en 1951 dans l’écurie Dominguin, il se laissa former par son aîné et fit en sorte d’acquérir sous sa tutelle un sens plus développé de la conduite des opérations, au lieu de se trouver acculé à la défensive par un fauve difficile et à la merci des cornes. Cinq ans furent nécessaires pour assimiler ce capital précieux. Lutte à mort, c’est par trop romanesque ! Excellente affaire commerciale, soit ! Mais rivalité assez rude bien que fabriquée de toutes pièces par des discussions en famille. A présent, Luis Miguel doit durer et endurer. Arrêter le déclin qui déjà menace.

La confrontation a eu lieu en 1959. A Valence, la saute de vent qui le découvre à l’improviste et dérange la muleta, à Bilbao, le mauvais emplacement du picador à ses ordres peuvent être interprétés comme autant de coups du destin. Sa malchance fut de se trouver pris entre le cheval et le taureau de telle sorte que la corne aurait pu s’enfoncer d’autant plus profond qu’il restait coincé par quelque chose de solide. Mais, lui qui surveillait tout, n’aurait-il pas dû s’apercevoir de la faute de son picador ? Ce soir-là, Ordonez sortit à pied de l’arène, il touchait au but, mais se refusa à être porté en triomphe. Comment oublier les deux blessures graves en moins d’un mois reçues par ce beau-frère auquel, somme toute, il devait tant ? Entre la démonstration parfaite, quasi lumineuse, de la théorie par l’intelligence souveraine d’un Dominguin et le magnifique traité d’esthétique d’Ordonez, animé et recomposé par le bonheur de l’interprète, le public avait choisi.

Après l’élimination de son rival, Antonio Ordonez allait-il devenir trop bien, trop talentueux ?
La grâce ne le désertait pas, mais il était amené à composer avec ce cadeau des dieux. Le formalisme n’offrait pas un mauvais recours contre les jours sans sève ni quintessence ni dépassement de soi. Parce qu’il a trop éprouvé à son détriment les hauts et les bas de l’artiste, il doit en quelque manière transposer à l’égard des foules et presque sur commande le plaisir de toréer. Il a appris à fonctionner. Dans la déveine, il trouve le moyen de s’en sortir par une vaste gamme de ressources étendues : l’apport de Dominguin.

Il s’économisait de moins en moins et son équipement technique exceptionnel lui permit de déboulonner la gloire bien assise, mais l’art magique ne lui paraîtra jamais comme une mystification ou une escroquerie. Davantage que sa victoire sur Dominguin, il lui convient d’évoquer avec le recul ce domaine d’enchantement où se conjuguent l’homme et la bête, et dont les effluves capiteux excitent les sens. Les fauves ennemis, hostiles, Antonio Ordonez les a oubliés même s’il a réussi à imposer son ascendant à nombre d’entre eux. Et tant pis pour les taureaux qu’il n’a pas compris. Un de ses confrères aurait peut-être pu les travailler.
Lui-même, un autre jour, en tirer un meilleur parti. Il suffisait d’une bonne douche pour oublier telle bête et son souvenir fâcheux.

La suprématie de Dominguin appartenait trop à l’étude, à l’expérience ingrate des jours sans suc ni accomplissement. Et si elle évitait bien des déboires et des revers, seul le sentiment intérieur profond qui vous transportait au-delà de vous-même, méritait à la longue qu’on s’en souvint. « Ce torero dominateur, dont on nous rebat les oreilles », Antonio ne le jalouse pas ; ne l’intéressent plus que les relations affectives qu’on peut nouer avec le fauve, ces affinités qui le surprennent le premier, quand la ferveur s’enfle. Trop d’impondérables, comme entre un homme et une femme, président au bonheur de ces rencontres et transforment l’expression tauromachique en merveille.
L’art ne s’achète pas. Lui seul ne se peut acquérir. Mais s’imposer au taureau sans un faux pas durant tout son combat, c’était une autre forme d’art et Dominguin qui manquait de mystère la lui avait apprise. Ça n’était pas si mal, mais Ordonez, ce demi gitan par sa mère, restait du côté de la nuit flamenca, du chant de sa race et de la visite de l’esprit.

Jean Marie Magnan
janvier 1999

 

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toro--Pour un enseignement secondaire de la tauromachie
--------J.M. Magnan


La meilleure discipline d’un novillero consiste à développer une sorte d’automatisme des réflexes en face des cornes et à s’y sentir à l’aise. Antoni Losada et Diamante Negro, à cause de leurs qualités, ont débuté comme des bolides, mais aucune formation rigoureuse pour acquérir la connaissance du bétail et parfaire leur métier, n’a suivi.

Rares sont les parrains qui arrivent à transformer l’aspirant torero en valeur sûre . Simon Casas avait décelé d’entrée les aptitudes d’Antoni Losada et de Diamante Negro. Seul en France à pouvoir précipiter leur destin, il s’était proposé de les manager. Les deux avaient l’étoffe d’une vedette, mais il entendait vérifier, d’une semaine à l’autre, la progression de l’indispensable maîtrise sans quoi il n’y a pas d’épanouissement. Leur talent se serait amélioré de fois en fois, au lieu qu’on assiste aujourd’hui à un déchirant déploiement de courage, qui ne semble rien devoir rapporter sauf de sévères punitions des taureaux – surtout dans le cas d’Antoni Losada, après son alternative arlésienne de Pâques.

Que s’est-il donc passé ?
Ces garçons capables de nouer une relation sensible avec la bête, où circule l’affectivité, ne possèdent pas la technique nécessaire pour s’imposer, ils ne sont pas encore toreros. Doués pour le devenir, avec une personnalité qui ne demande qu’à s’affirmer et ce sentiment profond émanant de leur cape et muleta, ils n’ont pas eu le temps de s’endurcir. Trop tendres, à la suite d’un apprentissage précipité ou bâclé, ils manquent encore de bases solides pour manier avec assurance les taureaux récalcitrants. Sans bagage ni recours, avec un minimum de stratégie ou de tactique en piste pour résoudre les problèmes, ils sont bien sûr le contraire de virtuoses, mais en deux ou trois gestes magiques ils nous transportent sur le perron d’un palais.

Un jour au sommet, le lendemain au plus bas dans l’appréciation de la critique qui de louangeuse se fait féroce. D’Antoni Losada à Diamante Negro, tel semble le sort qui en France guette au tournant les plus artistes parmi nos espoirs. La chance d’un adversaire compréhensif du jeu qu’on lui propose leur permet au départ de s’exprimer et de convaincre comme par miracle : Antoni Losada avec son style primesautier empreint de la grâce de Séville, Diamante Negro avec les accents pathétiques du blues que véhicule son sang noir et la mémoire d’une ethnie dont il est l’héritier. Forts de ce premier succès, ils accomplissent en général une brillante saison, reçoivent prix et encouragements de divers clubs. L’année suivante, la défaveur commence, ils doivent lutter contre la désaffection du public et le réveil en fanfare des chroniqueurs, acharnés à recenser leurs défauts.

Après les cours de nos écoles primaires ne manquerait-il pas en France un enseignement secondaire de la tauromachie ?

Jean Marie Magnan
decembre 1998

 

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toro--Parias et fort en theme
--------J.M. Magnan


On courait à tâtons dans l’obscurité. On étendait trop tard les bras. On se cognait contre l’invisible ennemi. Bientôt un coin de campagne s’éclairait comme la rampe d’un théâtre. Là où Belmonte et sa bande avaient réussi à acculer le fauve, les lampes à acétylène dérobées dans un cirque ambulant brillaient dans les ténèbres. Les gardes ne découvriraient pas de sitôt le stratagème qui permettait de s’entraîner à Tablada, aux portes de Séville, les nuits sans lune, quand se relâchait leur surveillance. Sur cette autre rive du Guadalquivir, où Belmonte n’abordait qu’après avoir traversé le grand fleuve à la nage, il faisait si noir qu’on ne distinguait pas toujours le taureau. Mieux valait le garder près de soi au moyen d’une veste-blouse que de le laisser se reperdre dans l’ombre environnante.

Au Coto de Donana comme à Tablada, on ne connaissait pas d’autres barrières que le libre horizon. La corrida n’était pas un métier, mais une exaltation qu’on assouvissait en secret et avec des ruses de rebelle. Dans le froid et l’humidité nocturnes, les toreros novices de Sanlucar de Barrameda ont rendez-vous entre salicornes et chênes-lièges avec de grandes vaches rouges et teigneuses qu’ils caresseront contre leur corps et qui, en échange, les marbreront de coups. Ensorcelé par ce royaume de vase et de brume à l’embouchure du Guadalquivir, Paco Ojeda, garçon solide et renfermé, ne tremble pas à cause d’un méchant vent qui s’est levé de l’océan et le mord. Le souffle des naseaux le fait frissonner de peur et de plaisir mêlés.

« Pourquoi y a-t-il actuellement un manque dans la profession ? Parce que nous avons nourri les enfants aux yaourts ». El Cordobès reste fidèle à son passé de paria intraitable qui brisait les clôtures pour batailler avec les vaches dans leur enclos et en revenait en lambeaux. Les braconniers sont tout sauf des produits d’Académie. La formation de El Cordobès devait le rendre à jamais hostile à l’éclosion des écoles de tauromachie où l’on tire à blanc et boxe contre les ombres.

Devons-nous avec la suprématie d’El Juli renoncer à un romantisme du génie hors-la-loi qui tant nous tenait à cœur ? Conduit à neuf ans à l’école de Madrid par son père, novillero malchanceux qui a perdu un œil dans le combat du taureau et reporté sur son fils ses espoirs déçus, El Juli y fit tôt figure de petit prodige, à tout le moins de surdoué. Gregorio Sanchez, un solide technicien des années cinquante-soixante, devenu son professeur, le prit sous son aile. L’élève El Juli qui, en plus, visionne les vidéo de ses prestations pour corriger ses défauts, comment échappe-t-il à l’application du premier de classe ?

Jean Marie Magnan
octobre 1998

 

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toro--L’alternative nimoise d’El Juli
--------J.M. Magnan


Avec Andioso, le taureau sans histoire de son alternative, nous retrouvâmes ce mélange savoureux de précision quasi mathématique et de perpétuelle improvisation, d’exacte science du combat et de lyrisme inventif dans l’accomplissement des passes. Si spontanée son aptitude à tirer le meilleur parti des bêtes qu’on la croirait innée ! Le savoir acquis ne paraît plus relever de l’étude, mais d’un don de double vue. Cette prise de conscience immédiate du comportement de l’adversaire lui permet d’échapper à toute exécution trop concertée. Ses interventions, si sagaces et opportunes soient-elles, ne semblent jamais préméditées. De la réflexion au réflexe, la promptitude à réagir déconcerte.

Le masque de belluaire s’empare des traits poupins. Sous la sage chevelure d’épis châtains couchés s’élève la voix frêle des gamineries. Les ailes du nez très ouvertes palpitent, se retroussent et se font félines. L’œil envoie un éclair dur. El Juli se plante comme un petit coq devant le fauve dont il connaît les secrets comme d’instinct. Recommencent la houle et de l’assaut et son déroulement infini de lame selon une géométrie parfaite qu’il contrôle au moyen de gestes épurés de toute nervosité, de toutes scories, qui l’habitent au naturel.

C’est à son dernier, Jugueton que l’arène s’enflamma. Nous entrâmes tout de suite dans un monde dominé par la fantaisie et une imagination débordante. Rompu à briller au moyen de passes inédites ou renouvelées en d’inattendues combinaisons : de vingt-cinq à trente variétés de lancers de cape, El Juli exécuta mille tours dont on n’avait plus idée depuis longtemps. Ces exercices singuliers qui font l’étoffe s’enrouler, tourbillonner, serpenter en voltes et volutes imprévisibles, entraînèrent les spectateurs dans un monde sans pesanteur où jongler avec la difficulté.

Manzanares réplique par chicuelines, mains basses, mais sans alanguissement. Ortega Cano par de longues véroniques en tablier, irréelles de calme et de pureté qui arrêtèrent le temps. Jugueton devint avare de ses charges, difficile à manier. El Juli est ce metteur en scène inspiré aux figures réglées comme un corps de ballet, que ce soit avec les banderilles de « puissance à puissance », dont la dernière au fil des barrières, au millimètre près, ou avec une muleta capable de faire merveille en conférant un extraordinaire relief aux ultimes élans, aux presque riens fournis par un adversaire en extinction. Soûl de quelque gloire, lui dont les coups d’épée se révèlent concluant, s’y reprit à deux fois pour laisser une demie estocade en bonne place.

Jean Marie Magnan
octobre 1998

 

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toro--El Juli fait le printemps en tauromachie
--------J.M. Magnan


Le prodige résida d'abord dans l'incroyable facilité pour un gamin de treize ans de s'adapter au fauve grâce à une tête privilégiée, de saisir aussitôtle parti qu'il pouvait en tirer et de l'adopter sans hésiter au moyen detrès sûrs réflexes. La limpidité de propos de El Juli ne cessa de croître avec ses aperçus pleins de finesse sur la conduite des opérations. Son large répertoire de cape comme de muleta lui permit de n'être jamais pris de court et d'improviser à l'intérieur même de la précision quasi mathématique de son jeu.

Le pas ailé pour occuper le juste emplacement où le fauve semble s'aimanter sur le leurre, une parfaite divination de l'espace où il consent le mieux à se mouvoir et une incomparable aisance à le capter dans l'harmonie de leurs évolutions concertées, en ont fait d'emblée l'idole du Mexique où il choisit de parfaire son apprentissage. Son toreo de science exacte l'est aussi de surprise dans le jaillissement du détail, d'intense poésie dans l'ingéniosité d'imprévisibles rebondissements.

Il échappe à la monotonie de l'excellence pour donner libre cours à son génie de la riposte et aux forces de la surprise. Comme s'il improvisait àchaque seconde, dans un génie d'inspiration d'un naturel qui fait garder un pieux silence à ses accompagnateurs, dont le très compétent Victoriano Valencia. Ce mariage délicat de rigueur dans le choix immédiat des manœuvres à accomplir et de fantaisie, subjugue.

On a dit du Joselito des années vingt : l'apparition de cet enfant de seize ans aux côtés de ses aînés qu'il éclipse relève du merveilleux. Et aussi : il réclame des adversaires imposants pour mieux faire ressortir sa précoce et absolue maîtrise. Ce qui doit se vérifier pour El Juli par son choix d'affronter pour sa présentation à Madrid ce 13 septembre, six novillos parmi lesquels les élevages réputés difficiles, comme Victorino Martin et Samuel Flores. Le 18 du même mois, il recevra l'alternative à Nîmes des mains de Manzanares.

Jean Marie Magnan
septembre 1998

 

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toro--Diamante Negro torero de blues
--------J.M. Magnan


Fin novembre 1993, à Gimeaux aux portes de la Camargue, l'on ressentit cette évidence d'une qualité artistique hors du commun, à voir toréer dans une solitude princière, tant il semblait la proie d'un songe et s'éloignait de nous spectateurs, un enfant-roi du Sambuc dont nous ignorions tout la minute précédente.

Cette harmonie des rythmes entre l'homme et la bête et l'émotion de lenteur qu'elle donne, est un cadeau des fées pour un artiste de l'arène. Naissaient dans l'enroulement du taurillon de Roumanille autour des reins creusés de Diamante Negro des accents hérités peut-être du sang noir du père. Cette musique qui, de ses poignets se transmettait à la bête, c'était dans le toreo l'intrusion de la passion de mélancolie du blues, frère du chant profond du flamenco. Quatre années ont passé, la promesse de cette matinée de Gimeaux est en passe d'être tenue.

Le 19 avril 1998, aux Saintes-Maries de la Mer, jaillissent en piste six novillos de Fernando Domecq Zalduendo, dont les engagements possèdent cette qualité de vibration propice au toreo de sentiment. Soudant, c'en est là, sans avertir. Une grâce recouvre l'arène. Le corps détendu, les mains basses, Diamante Negro conduit au ralenti, creuse la ceinture dans une sorte de pont tragique sur un retour offensif du fauve et s'enroule dans le balancement berceur. Ainsi torée-t-il avec ce style qui est de l'âme même et non des seules bonnes habitudes que le corps composerait, tandis que retombe le paraphe de l'étoffe avec une douceur dans l'amorti à donner la chair de poule.

Telles d'un autre Ray Charles, les intonations poignantes de Diamante Negro, atteignent avec les Zalduendo un possible sommet, quand le cri vibre à sa cime, que le plaisir déchire, que l'on ne sait plus si c'est jouissance ou douleur, pareil don de soi dans la franchise du taureau. Cela lui vaudra de participer à la novillada du 20 septembre à la feria de Nîmes qui devrait propulser ce marginal du Sambuc jusqu'à la gloire.

Jean Marie Magnan
aout 1998

 

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toro--Bio de Jean Marie Magnan

Jean-Marie MAGNAN est l'un des grands spécialistes européen de la tauromachie. Il consacre au taureau et à son monde intérieur l'essentiel de sa vie qu'il partage entre Paris et Arles. Il estime devoir beaucoup à Pablo Picasso, Jean Cocteau, Michel Leiris, Michel Tournier. Il a publié plusieurs livres illustrés par son ami le photographe Lucien Clergue.

Bibliographie

Romans

Deux fois dans le même fleuve (Laffont, 1971)
A en mourir (Laffont, 1973)
Le grand chez nous (Laffont, 1975)
Le diseur de riens (Plume, 1992) (Contes et Nouvelles)


Essais

Cocteau devant Dieu (Desclée de Brouwers, 1968)
Le Tiers Poète (correspondance avec Jean Cocteau, Belfond, 1981=
Picasso l'exorciste (Marval, 1993)
Cocteau l'invisible voyant(Marval, 1993)
Michel Tournier la rédemption paradoxale (Marval, 1996)
Jean Genet (Seghers, 1996)

Tauromachie

Le temple tauromachique (Seghers, 1968)
Corrida-spectacle, Corrida-passion (Laffont, 1978)

Tauromachies (Marval, 1991)
Une faena de Curro romero (Marval, 1992)
La Décennie Ojeda (Marval, 1993)
(les trois derniers ouvrages avec des photographies de Lucien Clergue)

La corrida est une mémoire (Laffont, 1993)
Les taureaux s'expriment aussi avant de mourir (à paraître)

Ouvrages d'art

Le Pèse-Taureau (11 dessins de Jean Cocteau) (Jean Petit, 1963)
Taureaux pour Pedres, Curro Romero, El Cordobes (32 lithographies de Jean
Cocteau) (Trinckvel, 1965)

 

toro--Textes de Jean Marie Magnan pour Alternative

sur josé tomas septembre 1999
un mathematicien-poete de l'arene - pepin jimenez juillet 1999
servitude et grandeur de la tauromachie ou l'exemple de stephane meca (juin 99)
Le roman de la corrida (prière d'insérer) (mai 99)
Trois oreilles pour Diamante Negro et sortie en triomphe (avril 1999)
Manuel Caballero, le nouveau champion d'Albacete (avril 1999)
Un torero arlesien fait pleurer les arenes de Nimes (mars 99)
La corrida revee d’un apres- midi d’ete (mars 99)
Quete amoureuse et divination flamenca d’Antonio Ordonez (janvier 1999)
Pour un enseignement secondaire de la tauromachie (décembre 1998)
Parias et fort en theme (octobre 1998)
L’alternative nimoise d’El Juli (octobre 1998)
El Juli fait le printemps en tauromachie ou le renouveau (septembre 1998)
Diamante Negro torero de blues (aout 1998)

 

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