Les toreros, dans lintimité ou mis en confiance, révèlent parfois beaucoup
deux-mêmes : on ne vit pas pendant des années une pareille profession sans
quelle vous marque et vous rapporte son riche enseignement. Je navais pas eu
jusquà lannée 1977 de mentretenir avec Antonio Ordonez. Une randonnée
nocturne de Madrid à Cordoue dans la voiture de Curro Romero devait me loffrir, ce
début juin.
Durant cinq heures, un progressif rapprochement peu seffectuer, les souvenirs se
déroulèrent au fil des kilomètres.
Javais déjà remarqué la mine souvent railleuse, les yeux toujours un peu plissés
non pas par la moquerie, mais tout de même par le désir de ne pas être dupe et de
garder une distance certaine. Mais alors que nus approchions de Manzanares, le regard
dAntonio Ordonez salourdit, devint grave et rêveuse son expression :
jétais en train de lui retracer sa faena du 7 août 1960 avec Matajacas de Juan
Pedro Domecq, dans les arènes de Nîmes.
« Tu avais accompli un travail de domination telle que tout semblait se dérouler au
ralenti, dune puissance reposée qui contrôlait le taureau avec une souveraine
douceur, dont laccord vibrait en chaque spectateur avec ses résonances inouïes.
Mais le miracle, nous le devons au cri dun de ces spectateurs, si accordés à la
beauté de ton toreo que, lorsque tu as voulu exécuter des passes denjolivements,
plus brillantes, mais de moindre portées sur le fauve et lassistance en communion
avec ce qui naissait dirremplaçable sur la piste des arènes de Nîmes, a crié,
comme si on lui jetait à la figure un seau deau glacée : « Non, non, pas à cette
faena ! »
Je mexplique : sûr de sa victoire, le maitre de Ronda sapprêtait à tourner
quelques banderas de son cru, mais enfin, même de qualité, ce sont là des passes
agréables à lil, qui touchent moins le cur. Et Francis Cantier «
Paquito», le directeur de la revue « Toros », osa protester. De la main gauche, il mima
avec son couvre-chef lexécution dune naturelle. Antonio Ordonez sourit,
acquiesce, il sait à quel point il a été compris et suivi et que cette exigence
sadresse au meilleur de sa personnalité. Jamais la critique ne paraîtra aussi
constructive, et naura contribué d plus près, appliquée sur le champ par
lartiste, à léclosion de la beauté.
« Et alors, Antonio, le miracle a eu lieu ! Tu as conduit le taureau en direction de la
présidence, dans les tercios, entre les deux raies concentriques, du côté du soleil .
Les terrains sinversaient, puisque Matajacas se trouvait plus proche de la barricade
que nen était ton corps légèrement fendu. Tu tes ramassé sur toi-même et
sur la position, de nouveau comme seul au monde et sans nul doute en état second. On a
entendu cette voix rauque, gutturale, qui sait transmettre sa résolution à
ladversaire et aux aides ainsi, en Arles, comme lexcellent subalterne
Juan Antonio Romero te prévenait de prendre garde, tu avais clamé, entendu jusquau
faite des arènes « Calla-te y mira ! » Tais-toi et regarde ! » Et tu as appelé
Matajacas, tu as avancé vers lui la muleta repassée dun mouvement interminable, tu
las capté, attiré à toi, tes enroulé à lui sans une baisse de rythme,
la s retourné derrière ta hanche avec la même sérénité, buvant le leurre,
subjugué. Tu las ramené ensuite contre ton flanc, sous ton bras jusquà son
point de départ, par une passe de poitrine qui redessinait à lenvers la passe
naturelle et faisait effectuer le même parcours millimétré au fauve.
Et cela a recommencé trois fois.
Trois fois, nous tavons vu imposer cet aller-retour de labsolue suprématie,
sans lever un pied du sol, ne mouvant que le buste, maître du temps, infléchissant la
course du taureau sur la même courbe où tu le menais à ta guise, maître du lieu et des
distances, commandant son passage, et la troisième manuvre fur la plus haute, la
plus complète, dans labandon de tout ton être et la plénitude de cette seconde,
à la charge cadencée comme par un métronome de Matajacas. Quelque chose
daccompli, sur quoi le temps qui efface tout naurait pas de prise, resterait
à jamais gravé dans nos mémoires pour une de ces hautes minutes délivrées. Tu
toréais ce jour-là à cinq mètres de moi. Et chaque geste était dune telle
intensité déchirante, dune perfection si douloureuse, presque insoutenable, que
nos avions mal de ce final majeur. »
Et dans la nuit de vignes et doliviers à perte de vue, Matajacas était de nouveau
là et son souvenir impérissable pour Antonio et pour Curro, et, au-delà de la voiture
et emportée dans lobscurité, pour cette grande hermanandad (fraternité) de
laficion sur toute notre planète des taureaux, Matajacas qui sétait
dabord montré fuyard et douillet avant de collaborer à un chef-duvre.
Mais au zénith de sa carrière, Antonio Ordonez saura obtenir le pardon de la vie de son
adversaire à la corrida-concours de Jerez, alors que le fauve supérieur au sein, à qui
fut octroyé en toute justice le prix de la feria par le jury le plus compétent,
nen reçut pas moins la mort.
Somme toute, me sautait aux yeux la justesse de la formule de Claude Popelin, dressant
pour le critique littéraire et romancier Kléber Haëndens la liste raisonnée des grands
noms de la tauromachie : « Dans le florilège des arènes, la place dAntonio
Ordonez serait un peu celle dun Baudelaire. » - « Cest terrible pur un
artiste de se contrefaire sous le regard dun public. » Lincertitude du
succès ou de léchec ont-ils à ce point tourmenté Antonio Ordonez, demi gitan par
sa mère ? Le taureau peut ne pas être mal, sil ne se met pas en goût, que
transmettra-t-il à la foule ? Ce cadeau des dieux : lenchantement du geste, ne lui
fera-t-il pas défaut ? La science acquise aux côtés de Luis Miguel ne va-t-elle pas le
réduire à la forme, au style, et le priver du jaillissement, de lindicible joie
dêtre visité à la pointe des cornes ? Il lui arrive de se guinder, de paraître
affecté. On lui reprochera plus tard une emphase croissante, de lenflure. Sa
conception platonique du beau en tauromachie risquait de le condamner à nêtre
quun néoclassique de larène, mais il avait assez de passion pour vous
bouleverser à travers le légal, le convenu, et la distinction de ses passes ne
lempêchait pas de vous causer à linstant de finir une douleur interne.
Laccent personnel très dort de ce quil créait, dépendant dune intime
exigence quil opposait au désir de plaire à tout prix à la foule, comme pour
mieux sen défendre. « Si on exprime pas ses sentiments profonds, le public
sen aperçoit à la longue ».
Jean
Marie Magnan
mars 1999