Jean Marie Magnan
LE ROMAN DE LA CORRIDA
Jean Marie Magnan

Jean Marie Magnan publie "Le Roman de la Corrida", aux Actes Sud, disponible en librairie à partir du 19 mai 1999.

Anecdotes, biographies, témoignages, reflexions... racontent la grande et la petite histoire de la corrida, par la plume alerte d'un des plus grands revisteros.

Romancier et essayiste, né a Arles, Jean Marie Magnan a consacré de multiples livres et chroniques à la corrida, et collaboré, depuis un demi-siècle, aux principales revues taurines françaises et espagnoles.

Jean Marie Magnan offre au site web Alternative, avec qui il collabore régulierement, quelques extraits de son nouvel ouvrage.

 

toroPOUR UNE CORRIDA DESCENDUE DU CIEL
(sur Joselito)

L'art magique ne s'achète pas. Lui seul ne se peut acquérir. Bien que d'ascendance gitane, Joselito en était assez dépourvu, mais lidiador excellent, il arriva un moment où, à force de s'imposer au taureau sans un faux pas, il atteignit à la qualité comme preuve de sa suprématie. A son courage fortifié par une compréhension de ses adversaires qui accroît l'ampleur de ses moyens, il doit ses réussites profondes.
Le mystère, l'incontrôlable sont davantage le lot de Rafael, son frère aîné, dont treize ans le séparent. Le toreo gitan s'incarne alors dans ce Janus au double profil figuré par les Gallo.

Joselito ne cache pas son orgueil de posséder son métier comme personne. Même s'il feint de se présenter en éternel apprenti, c'est à la perfection qu'il aspire. Entre des frousses extravagantes et des prodiges, Rafael bouffonne, dramatise, fait lever un vent de folie sur les gradins. Un loufoque à qui l'on prête des superstitions et des craintes insanes et dont les spectateurs s'amusent à compter les fuites éperdues, quand il avoue des accès de couardise qui dégraderaient n'importe quel autre.
Avec les fauves il entretient des rapports pittoresques, leur adresse des propos inouïs et prétend obtenir la réponse qui l'autorisera à dire son mystère, des pleurs de joie sur son visage illuminé.

L'un ne cesse de développer la plus lucide pratique tauromachique dont la logique ne s'impose guère dans l'univers de caprice au sens goyesque de l'autre. A Joselito la vigueur de la réflexion, au Gallo l'imagination débridée. L'entendement judicieux ici et là l'esprit fantasque.

 

toroL'ELU DE SEVILLE
(sur Curro Romero)

Depuis son alternative de Valence, le 18 mars 1959, une des principales énigmes que propose Curro Romero réside dans la durée de sa carrière. Antonio Fuentes se maintint jadis vingt-huit ans en activité, dont on estime que treize furent de trop. 1908 est considéré comme le début d'un déclin qui se prolongea jusqu'en 1921. Il décevait de plus en plus souvent. Les spectateurs se fâchaient contre son apathie croissante, mas ils payaient toujours pour le voir, dans l'attente du miracle.

On a souvent évoqué la majestueuse élégance et l'harmonie de ce Pétrone du toreo à propos du style de Curro Romero. Un même entêtement à renoncer à un mode d'expression privilégiée dont ils s'estiment à jamais détenteurs malgré leur pouvoir défaillant, les rapproche.
Proclamé à dix- sept ans "prince du toreo", Manuel Jimenez Chicuelo ne régna guère, mais un seul combat suffisait à relancer sa popularité pour plusieurs mois.

Une faena mémorable réussie à Madrid, en 1928, avec Corchaïto de Graciliano Pérez Tabernero, lui valut d'effectuer quatre-vingt-une corridas dans la saison. A partir des années trente, il ne cessa de descendre et ne se retira qu'en 1951. Malgré cette retraite tardive, lorsqu'il dessinait d'inspiration délicates ciselures et signatures ravissantes de légèreté, les amateurs recevaient quelque chose d'unique en échange.

Irrégulier, Curro Romero le fut dès le début, mais ni plus ni moins que son modèle dans la profondeur et la beauté d'exécution des passes, Antonio Ordonez. Il se révéla d'emblée irrésistible, ce qui suppose une continuité appréciable dans le succès.
Peu de séries noires ; s'il subit des débâcles qu'il ne songe pas à limiter, s'il révèle une disposition à laisser tomber quand l'écrase le sort contraire, ses grandes journées ne sont pas trop espacées.

Jusqu'en 1962 où il va de blessure en blessure : 17 juin à Algéciras ; 15 juillet à la Linea de la Concepcion ; 22 octobre à Zafra, lorsqu'il reçoit un coup de corne dans chaque cuisse.

Désormais il attendra son taureau pour se confier et il lui arrivera d'hésiter à le reconnaître et de perdre une occasion de plus. Tandis que les années de lutte transforment Antonio Ordonez, le modèle, en un torero complet et scientifique qui met à profit les leçons de son beau-frère Luis Miguel Dominguin - théoricien magistral, dont l'enseignement lui parvenait de la barrière et l'aidait à se sortir de plus d'un mauvais pas - Curro Romero renonce à acquérir cette maîtrise si enviable et se voue à une image tout idéale de soi dans l'arène, enorgueillie de narcissisme esthétique, attachée à la perfection du dessin et du rythme.

 

toroDU TOREO COMME UN REVE QUI, A REGARDER DE PRES, NE VA PAS SANS RISQUE
(sur Curro Caro)

L'après-midi où la corne m'a traversé la joue à Barcelone, je me suis joué la vie avec un adversaire ingrat dont j'ai quand même obtenu l'oreille.

A cause de cette blessure à la face, je me suis retrouvé dans l'incapacité de toréer mon dernier : la bête de rêve, qui se rend à toutes les invites !
Malgré ce, j'occuperai à la fin de cette année 1980, la cinquième place au classement avec vingt-cinq novilladas.

A Madrid, pour ma confirmation d'alternative, quatre ans plus tard, le taureau de la cérémonie m'a pris et déchiré la cuisse sur trente centimètres, alors que je commençais à modeler sa charge.

Là encore, mon deuxième devait se montrer supérieur, mais je gisais inconscient, à l'infirmerie.

 

toroLE TEST DU SANG CHEZ LES CORDOBES SE FAIT PAR LE TAUREAU

Cette nuit-là, à San Cristobal, Vénézuela, il s'est absenté pour répondre au téléphone. Lorsqu'il revient dans la salle de restaurant, Paco Dorado s'inquiète de qui l'appelait : "Mon père, El Cordobes."

Il ne précise pas si, de l'autre côté de l'Océan, ce dernier se déclare prêt à laisser tomber le sceptre.
"De nos jours, on torée partout et c'est le calme plat". Tel est du moins ce qu'il claironne dans ses accès de mauvaise humeur.

Malgré qu'il ait affirmé qu'on ne le verrait pas avec du ventre ou planté des heures devant sa télévision en famille : ses cinq enfants légitimes, trois garçons et deux filles, la bataille de l'existence était derrière lui. Sa dernière mise en forme a échoué.
Confronté à sa renommée, il a perçu la différence et résilié plusieurs contrats au prix fort. La comparaison menaçait de ne pas tourner à son avantage. La soixantaine proche apportait trop de limitations physiques.

Déjà, cape en main, le bâtard se révèle meilleur : "Le jeu de cape ne m'accordait que trop peu de temps pour me centrer avec la bête et ne me permettait guère de m'exprimer. A la muleta, ce blanc-bec doit encore apprendre et je me sentirais, à défaut de l'enterrer, de lui donner du fil à retordre."

Puisque la récente décision de El Cordobes de quitter la scène avait sans doute emporté sa colère en même temps que ses obligations, le plus jeune imaginait que, libre de toute tension, il lui souhaitait bonne chance. Avec sa dégaine de gamin en vadrouille, il lui arrive comme à son père présumé de découvrir de la drôlerie à la minute de risquer sa peau - ce qui en choque quelques uns, mais confère à son toreo ce rien de rustique et gouailleur qui séduit la foule.

Le problème de ce lutteur parti de rien : comment ne pas demeurer dans l'ombre de l'artiste retiré ? Ici s'achève sa poursuite en reconnaissance de paternité par taureaux interposés.

 

toroJULIO ROBLES OU LE GOLGOTHA DE L'ARTISTE

La chance compte pour beaucoup dans la profession.

Le hasard se prononce avec les deux fauves que l'on tire au sort le matin de la corrida. La fatalité commence par cette loterie. La claire ordonnance du combat peut se briser à chaque seconde.

A Béziers, ce 13 août 1990, Timador, de l'élevage de Cayetano Munoz, s'élance avec fougue dès son entrée en piste et répond à tous les appels. Après dix-sept ans d'alternative, Julio Robles, qui l'a soupesé du regard, dessine quelques véroniques de son cru, où il évalue bien la vitesse de la charge.

A la troisième reprise, alors que Timador parait avoir dépassé le buste offert du torero, il découvre qu'on le bernait.

Un brusque écart et Julio Robles qui ne conservait aucune marge de sécurité, est arraché du sol. Il s'écroule et ne peut plus bouger ni bras ni jambes.

"Le taureau, c'est un ami. Mais comme parfois on ne le comprend pas, il se rebelle" selon Antonio Bienvenida. Robles n'avait pas eu le temps de cette compréhension.

"Le taureau est un collaborateur de mon oeuvre et un grand ami que je crains, cela oui, mortellement" à en croire Antonio Ordonez.

L'amitié avait disparu dès le début de la course et le fauve ne nous représentait plus que l'univers hostile, la force inhumaine, le sort contraire ; il n'avait pas joué le jeu. Ciel noir. Chape de plomb au-dessus de l'arène. Il avait grêlé dans la matinée. Voleur de vie, voleur d'étincelles d'art, Timador a accompli son triste destin.

Julio Robles demeurera paralysé jusqu'à la ceinture et ne quittera plus son fauteuil roulant.

 

toroCHRONIQUE DU FUTUR ANNONCE
(sur Caballero)

Le fauve est appelé de quinze mètres. La tête fonctionne, calcule juste. La passe prend de l'ampleur. Caballero, le nouvel élu d'Albacete, redonne aussitôt de l'air. Lucide et exalté, en plein dépassement de soi, il rugit de plaisir.

Pourquoi faut-il qu'à peu de temps de là son travail, tout de brio, se contente de tirer un feu d'artifice aux pétards mouillés ? ça reste alerte, mais en surface, aimable, mais superficiel, c'est vite et à distance. Il ne tarda pas à se mécaniser, déclina après son alternative et rejoignit du jour au lendemain le tas des oubliés, le redoutable monton.

Parfait exemple qu'il ne faut jamais s'avouer vaincu, le voici revenu de loin et en tête du classement. Quatre longues années lui furent nécessaires pour surmonter le bache, cette baisse de forme qui entraîne la raréfaction des contrats.

Le métier s'est sublimé et transcende à présent le simple abattage. De quels artistes actuels le recul fera-t-il des colosses ? Les années en décideront et, par un phénomène de perspective analogue à celui qui pousse les peintres à hausser de plus en plus la colline du Golgotha et la croix du Christ, les élus grandiront.

Mais alors les primeurs auront été mises en conserve et transformées par la mémoire en valeurs sûres.

 

toroUNE FOLIE CORRIDA FRANCAISE
L'ECOLE TAURINE D'ARLES VUE PAR SES ELEVES

RACHID OURAMDANE : "MORENITO D'ARLES "

"On jouait à la corrida dans la cour du collège et Antoni Losada me mettait des taureaux dans la tête. Dès l'ouverture de l'école taurine d'Arles en 1988, j'apprends à me discipliner ‚à commencer par le respect des instruments, le soin qu'on apporte à plier cape et muleta après s'en être servis‚ à continuer par l'obligation de devenir taureau, la certitude que Paquito Leal, son directeur, nous communique que celui qui veut être torero doit savoir faire le taureau, s'identifier à lui.

J'aime assez qu'avant de se livrer, une bête me contraigne à fournir l'effort. Elle m'oppose une certaine résistance, on se cherche, on se bagarre un peu, et à la fin elle m'accepte."

 

CHARLY "EL LOBO"

"L'acquisition des connaissances pour savoir sans trop de risques d'erreur ce que va donner un taureau, me semble long. A mesure que mes adversaires avancent en âge, je constate qu'il reste toujours plus à apprendre.

A trois reprises j'ai été touché de façon sérieuse. D'abord, dans l'amphithéâtre d'Arles, huit centimètres dans le mollet. Je craignais de devoir me retirer à l'infirmerie sans en finir avec mon adversaire.

Je regardais le filet de sang couler sur le bas rose et je me persuadais que le temps me serait laissé de mettre à mort.

Ensuite à Béziers, la pointe de la corne m'a déchiré la peau des parties. Ni bien grave ni bien douloureux, un pareil accrochage, ça impressionne.

Plus tard, dans un gros bourg d'Espagne, je reçois vingt centimètres au- dessus de la hanche droite, en direction de la fesse. Personne ne s'en doute. Moi pas davantage que les gens qui me soignent pour un léger coup, un puntazo de trois centimètres. On n'explore pas la plaie et on me laisse repartir pour la France. Le lendemain, l'infection commençait.

Un mois après, tandis que je m'habille pour un nouveau combat et qu'on me refait le pansement, je ne nourris aucune appréhension. Le plaisir de retrouver les taureaux reste le plus fort et je suis surtout impatient."

 


textes extraits de "Roman de la Corrida" de Jean Marie Magnan - éditions Actes Sud - sortie le 19 mai 1999 -tous droits réservés
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