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120 lundi 5 juillet 1999

LE 8 JUILLET 1978

De la mort de Franco le 20 novembre 1975 à la tentative ratée de prise du pouvoir par une partie de l'armée amenée par Tejero et Milans del Bosch dans la nuit du 23 février 1981, la période dite de transition démocratique en Espagne ne fut pas des plus pacifiques, en particulier au Pays Basque espagnol et en Navarre.

Les vieux habitués des Sanfermines n'oublieront jamais le 8 juillet 1978. L'ambiance politique était tendue depuis de nombreux mois et les problèmes inhérents aux prisonniers basques et à la demande d'amnistie des inculpés de terrorisme émaillèrent déjà les fêtes de Pampelune en 1976 et en 1977. On vit même, à l'occasion de corridas télévisées, des espontaneos descendrent en piste avec en guise de muleta un message engagé sur une banderole.

Les deux premières corridas des fêtes de la San Fermín 1978 laissaient espérer une trêve. Pour la deuxième, le samedi 8 juillet, étaient annoncés des toros de Alonso Moreno pour Dámaso González, Antonio José Galán et José Luis Palomar. On parlait beaucoup, à l'époque, des toros de Don Alonso mais on ne les voyait pratiquement jamais. Ils furent remplacés ce jour-là par un lot lourd et maniable de Bohórquez. Deux furent changés en piste et le spectacle s'éternisa. Sortirent en cinquième position un réserve de Pérez Angoso et en sixième un exemplaire de Blanca Belmonte, tous les toros gardant leurs oreilles. Mais tout bascula à la fin de la corrida. Les trois matadors venaient de quitter la piste : Dámaso en lilas, Galán en bleu roi et Palomar en vert. Le président du jour, José María Etayo Aznar, s'apprêtait à descendre de sa loge.

Comme il est de tradition à Pamplona, les représentants de peñas du soleil décidèrent de quitter la plaza par la piste et la porte du callejón donnant accès à la porte principale. C'est alors que, parmi les premiers mozos arrivés sur le sable, un groupe déplia une pancarte avec l'inscription : "Amnistía total, presoak kalera, San Fermín sin presos" (amnistie totale, San Fermín sans prisonniers), ce qui provoqua des applaudissements au soleil et des sifflets à l'ombre. À l'époque, l'opposition entre le soleil et l'ombre était beaucoup plus forte qu'aujourd'hui : on parlait de bunkers. Quelques coussins tombèrent en piste et des mozos grimpèrent au tendido 3. On passa des insultes aux coups, alors que la majorité du soleil criait "San Fermín, San Fermín !". Pas plus de trois minutes s'étaient écoulés lorsque la police fit irruption en piste, entrant par la porte du callejón de l'encierro : jets de gaz, balles en caoutchouc, alors que tombaient des bouteilles et d'autres objets.

Les forces de l'ordre durent se replier. Mais une autre patrouille entra par le patio de caballos où, malgré les incidents, les curieux s'agglutinaient pour voir la sortie des toreros et le dépeçage des fauves. Ils partirent au bout de dix minutes sous les projectiles. Plusieurs policiers présents encore dans l'arène dégainèrent leur arme à feu et tirèrent. Cela déclencha la panique et la confusion. Le gouverneur civil de Navarre, présent à la loge d'honneur, fut le premier surpris. Les spectateurs, affolés, dévalèrent les escaliers et sortirent en cohue de la plaza, en se protégeant avec les vêtements la bouche et le nez. Ceux qui attendaient la fin de la course aux bars de la Plaza del Castillo entendirent le bruit des balles et virent avec surprise arriver la foule au pas de course. De nombreux aficionados, espagnols et français, se replièrent sous les tables du bar situé en face des arènes, dont toutes les vitres avaient été brisées. Lorsque la police se retira, un jeune arracha le drapeau espagnol placé aux balcons et la jeta en piste où coussins, bouteilles et casques de policiers symbolisaient un champ de bataille. Plus de cinquante personnes furent soignées à l'infirmerie : quatre blessées par arme à feu, mais surtout de nombreuses attaques d'hystérie.

Les incidents prirent une toute autre gravité à l'extérieur des arènes. Sur l'avenue Carlos III fut tué le jeune Germán Rodríguez Saínz, dont la mémoire est encore perpétuée par les peñas au soir de la corrida du 8 juillet,
sortant en silence des arènes pour se rendre sur le lieu de son dernier soupir, couvert de gerbes de fleurs. Toute la nuit, des barricades furent dressées, des voitures incendiées et des affrontements déplorés. On s'en tiendra par miracle au bilan d'un mort et de dizaines de blessés. Enfermé à l'hôtel La Perla, Georges Dubos avouera être passé en quelques heures du statut de critique taurin à celui de correspondant de guerre. La feria ne s'en remettra pas. Les barrières ayant été endommagées, les encierros furent
supprimés, la corrida du 9 juillet annulée pour deuil, tout comme celle du 10 à laquelle devait prendre part Manolo Cortés et Julio Robles.

Les quelques aficionados qui n'avaient pas fui la capitale navarraise se rendirent aux arènes le mardi 11 pour voir Manzanares, Capea et Robles, avec trois César Moreno et trois Antonio Pérez. Les trois toreros arrivèrent à tour de rôle au patio mais quinze minutes avant le paseo, la mairie fit savoir par téléphone qu'il n'y aurait pas de président. L'annulation fut définitive. La ville était sinistrée. Miura reprit son lot de toros et Chopera acheta pour Logroño les toros du Comte de la Corte restés aux corrales du Gaz. De grandes fêtes furent organisées en septembre pour le San Fermín Xiquito.
Vingt ans ont passé. Pamplona a fait toutes les guerres mais sa feria reste la plus belle du monde. Sans égal. ¡ Viva San Fermín !

Marc Lavie


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